Que contient le programme du Rassemblement National pour les européennes?

Jordan Bardella (tête de liste RN) et Marine Le Pen.

Début mai, les sondages donnaient La République En Marche et le Rassemblement National au coude à coude dans les intentions de vote aux européennes ; certaines enquêtes plaçaient même le Rassemblement National en tête. Mais que propose le parti de Marine Le Pen pour les élections européennes ? Le Centriloque a étudié pour vous le projet européen du Rassemblement National, intitulé « Pour une Europe des nations et des peuples ».

Curieusement, il n’est plus question de sortir de l’Union européenne. Dont acte. La présidente du Rassemblement National a sous doute fini par comprendre que le « Frexit » était une ânerie et qu’un scénario à la britannique serait catastrophique pour la France. De même, il n’est plus question d’une sortie de l’euro. Lors de la présidentielle de 2017, la position de Marine Le Pen sur l’euro était d’ailleurs très ambiguë puisque la candidate proposait à la fois le retour au franc et le maintien de l’euro en tant que monnaie commune, un scénario incompréhensible qui avait dérouté les électeurs frontistes eux-mêmes. Pour les européennes de 2019, le Rassemblement National a donc choisi de ne pas remettre la question monétaire sur la table. Prudence est mère de sûreté, comme on dit.

Pour combler ce vide programmatique, le parti de Marine Le Pen a trouvé un nouveau concept qui constitue le thème central de sa campagne pour les européennes : le « localisme », théorisé par l’essayiste Hervé Juvin. Le « localisme » est d’abord pensé comme un principe écologique : il s’agit de favoriser les circuits courts en privilégiant les produits et les fournisseurs locaux, afin de limiter les flux de marchandises et de revitaliser les territoires ruraux. Cela ressemble étrangement à du greenwashing mais, sur le fond, l’idée n’est pas absurde. Le problème, c’est que le concept de « localisme » ne se limite pas à l’écologie : il a aussi une dimension fortement identitaire. Le Rassemblement National prétend défendre les identités locales et la ruralité face au « nomadisme forcé » qui serait, selon Hervé Juvin, une conséquence des traités européens. Le Rassemblement National instrumentalise donc l’écologie pour la mettre au service d’une idéologie identitaire, antieuropéenne et antimondialiste.

Sans surprise, le Rassemblement National prône le rétablissement des frontières. Le parti demande la mise en place de protections douanières fortes aux frontières extérieures de l’Union européenne pour lutter contre la « concurrence déloyale » : pas un mot, évidemment, sur les conséquences qu’une telle politique aurait pour les consommateurs européens, qui subiraient de plein fouet le renchérissement du prix des produits importés. Le Rassemblement National prône l’abandon du « dogme du libre-échange » au sein de l’Union européenne ; il réclame aussi l’abandon des accords de Schengen et le rétablissement de contrôles permanents sur les frontières nationales. Or, la liberté de circulation est l’un des acquis européens les plus appréciés des citoyens de l’Union. Remettre en cause l’acquis de Schengen serait une régression à la fois inutile et dangereuse. Que l’on songe, par exemple, aux milliers de transporteurs et de travailleurs transfrontaliers qui bénéficient chaque jour de la libre circulation. Sans parler du coût énorme que représenterait pour les Etats le rétablissement durable des contrôles douaniers sur l’ensemble de leurs frontières.

Le Rassemblement National souhaite abroger la directive sur les travailleurs détachés, une directive européenne de 1996 qui permet à toute entreprise de l’Union européenne d’envoyer temporairement des salariés dans un autre pays de l’Union tout en restant soumise aux charges sociales du pays d’origine. Cette directive est accusée d’encourager le « dumping social » et de mettre en concurrence les travailleurs français avec les travailleurs low cost venus d’Europe de l’Est. Mais le Rassemblement National omet de préciser que la fameuse directive a été réformée en 2018. La nouvelle directive reconnaît le principe « à travail égal, rémunération égale ». Supprimer la directive ne mettrait pas fin à la concurrence déloyale, puisque les travailleurs détachés bénéficient des mêmes droits que les travailleurs nationaux en matière de rémunération et de temps de travail. Ce qui pose problème, en réalité, ce n’est pas la directive en elle-même, mais l’absence de contrôles et le développement du travail détaché illégal : de nombreuses entreprises ne déclarent pas leurs salariés détachés et ne respectent pas la réglementation sociale en vigueur dans le pays de détachement. Le Rassemblement National oublie aussi de préciser que les entreprises françaises bénéficient largement de la directive sur les travailleurs détachés : si 200.000 travailleurs étrangers sont actuellement détachés en France, il faut également rappeler que 136.000 travailleurs français sont détachés dans les autres pays de l’Union. Abroger la directive sur le travail détaché serait donc une décision stupide qui pénaliserait de nombreuses entreprises françaises.

Le projet européen du Rassemblement National met en avant l’idée d’une « Europe des nations » fondée sur une simple coopération entre Etats. Pour cela, le parti de Marine Le Pen propose de supprimer la Commission européenne et de confier au Conseil européen (donc aux gouvernements nationaux) l’initiative des règlements et des directives. La Commission européenne devient ainsi un bouc-émissaire, la cause de tous les dysfonctionnements de l’Union européenne et le symbole de cette Europe supranationale que Marine Le Pen et ses partisans détestent tant. D’autres institutions supranationales sont d’ailleurs vilipendées, en particulier les « institutions judiciaires européennes », accusées de remettre en cause la souveraineté des Etats. Le Rassemblement National s’en prend notamment à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, institution créée en 1959 qui n’a aucun lien avec l’Union européenne et dont le rôle est purement consultatif !

Cette « Europe des nations » que Marine Le Pen appelle de ses vœux est une chimère. Elle n’a jamais existé. Depuis l’origine, le projet européen s’est traduit par la mise en place d’institutions supranationales chargées de défendre l’intérêt général de la communauté. Dès 1951, la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) a nécessité la mise en place d’une Haute Autorité indépendante. La Commission européenne fut créée en 1957, en même temps que la CEE (Communauté économique européenne), car il fallait un organe indépendant des Etats pour faire appliquer le Traité de Rome et assurer le bon fonctionnement du marché commun. Depuis l’origine, l’édifice européen s’est construit sur la base d’un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale. Certes, les institutions européennes ne sont pas parfaites, loin de là. Il faut encore les démocratiser. Mais comment peut-on sérieusement penser que, pour fonctionner efficacement, l’Union européenne pourrait se passer d’institutions supranationales et se contenter d’un simple pilotage par les Etats ?

Défendre une « Europe des nations » fondée sur la seule coopération intergouvernementale, c’est en réalité vouloir déconstruire l’Europe. C’est la vider de son contenu. C’est la réduire à une simple superposition d’accords multilatéraux, sans ambition commune. C’est enterrer l’Europe en tant que projet politique, puisqu’une simple coopération interétatique ne suffirait pas à pérenniser l’UE et ne permettrait pas aux nations européennes de relever les défis économiques, écologiques et géopolitiques du XXIe siècle. De toutes façons, le projet porté par le Rassemblement National a peu de chances d’aboutir car pour mettre en œuvre les modifications institutionnelles préconisées par le parti de Marine Le Pen, il faut réviser les traités européens, ce qui nécessite l’unanimité des Etats membres. Or, même si des partis populistes exercent actuellement le pouvoir dans plusieurs pays européens tels que l’Italie, l’Autriche et la Hongrie, il est évident que les forces populistes ne parviendront pas à fédérer la totalité des Etats-membres sur un projet qui prévoit de bouleverser tout l’équilibre institutionnel de l’UE.

Le programme européen du Rassemblement National comporte également de nombreuses mesures qui relèvent de compétences nationales et qui n’ont, par conséquent, aucun rapport avec les prérogatives du Parlement européen ! On citera par exemple : la baisse des impôts « pour les Français », l’arrêt de l’immigration légale, l’expulsion de tous les clandestins, l’expulsion des « islamistes étrangers » ou encore la fermeture des « mosquées radicales ». Le parti de Marine Le Pen profite des élections européennes pour recycler ses thèmes de prédilection tels que l’immigration et l’islamisme, alors même que ces thèmes sont déconnectés des enjeux du scrutin. On trouve aussi toute une série de propositions très floues, telles que l’instauration d’un « référendum d’initiative citoyenne (RIC) au niveau national pour orienter les décisions ». On comprend ici que l’objectif du Rassemblement National est de récupérer les suffrages des gilets jaunes en reprenant l’une de leurs principales revendications : le RIC. Mais dans quelles conditions ? Et pour « orienter » quelles décisions ? On n’en sait rien.

En résumé : le programme du Rassemblement National pour les européennes est un programme fourre-tout, irréaliste et idéologique dont la cohérence repose uniquement sur des concepts fumeux tels que « l’Europe des nations » ou le « localisme ». L’objectif inavoué de ce programme n’est autre que la désintégration de l’Union européenne, par la remise en cause des institutions supranationales, de Schengen et du marché européen. Voilà, maintenant vous savez.

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