Faut-il supprimer l’ENA ?

Les locaux de l’ENA à Strasbourg.

Parmi les mesures annoncées par Emmanuel Macron suite au « grand débat national », la suppression de l’ENA est sans doute la plus inattendue. Certes, cette idée n’est pas nouvelle. Lors de la présidentielle de 2007, François Bayrou proposait déjà de supprimer l’Ecole Nationale d’Administration. En 2016, Bruno Le Maire, candidat à la primaire de la droite, avait fait la même proposition. Mais la suppression de l’ENA n’avait jamais été envisagée par Emmanuel Macron jusqu’à présent.

Ce qui est généralement reproché à l’ENA, c’est le fait qu’elle favorise la reproduction des élites. En effet, les étudiants issus des catégories sociales supérieures sont largement surreprésentés à l’ENA, et ce manque de mixité sociale s’est accentué depuis la création de l’école en 1945. L’ENA n’a donc pas rempli sa mission première qui était de démocratiser l’accès à la haute fonction publique par le biais du concours. Plusieurs initiatives ont déjà été prises pour démocratiser le recrutement de l’ENA : on a réformé le « grand oral », jugé trop discriminant ; on a aussi créé de nouveaux concours pour diversifier le profil des élèves, tels que le « troisième concours » destiné aux candidats issus du secteur privé. Mais ces mesures ne suffisent pas et il reste beaucoup à faire. On reproche également à l’ENA de « formater » les élites françaises, mais il s’agit-là d’un faux débat puisque le prétendu formatage des énarques vient davantage du recrutement que de la formation.

En fait, ce n’est pas tellement l’ENA en elle-même qui concentre les critiques, mais plutôt « l’énarchie », c’est-à-dire l’omniprésence des énarques dans les cabinets ministériels, à la tête des entreprises publiques et dans les personnels de direction des grandes entreprises privées. L’ENA est devenue « l’école du pouvoir », ce qui n’était pas sa vocation : le rôle de l’ENA est avant tout de former des cadres de la fonction publique, des serviteurs de l’Etat, et non des décideurs. Il faut donc des mesures fortes pour inciter les énarques à rester dans la fonction publique et pour limiter le « pantouflage », qui permet aux énarques de quitter la fonction publique pour ensuite rejoindre le secteur privé, où leur connaissance pointue des rouages de l’Etat est souvent mise au service du lobbying et de l’optimisation fiscale.

Il faut réformer l’ENA, et non la faire disparaître. Supprimer l’ENA relève d’une forme de démagogie. C’est faire de l’ENA un bouc-émissaire. C’est cautionner un certain discours populiste et anti-élites qui a largement nourri le mouvement des gilets jaunes. C’est donner raison à tous ceux qui pensent que les élites sont nécessairement incompétentes, corrompues et déconnectées du peuple. La suppression de l’ENA par Emmanuel Macron est un véritable coup de communication, c’est une façon de dire à la France populaire : « je vous ai compris ». Mais le bienfondé d’une telle mesure n’a rien d’évident, car la France a besoin de hauts fonctionnaires. Or, les hauts fonctionnaires doivent être correctement formés et doivent partager une même culture professionnelle : celle du sens de l’Etat.

Cela dit, on sait déjà que l’ENA sera remplacée par une « école supérieure des services publics » dont le rôle ne sera pas très différent : former les hauts fonctionnaires et les élites administratives dont la France a besoin. Au bout du compte, il se pourrait bien que cette « suppression » n’en soit pas vraiment une et que l’on s’achemine plutôt vers une restructuration déguisée. Emmanuel Macron va supprimer l’ENA sans vraiment la supprimer. Ou plutôt : supprimer le symbole tout en gardant l’école. C’est toute la magie du fameux « en même temps » macronien.

Une réaction sur “Faut-il supprimer l’ENA ?

  1. Merci, cette approche explicative du dysfonctionnement , permet de comprendre le reproche . Reprocher à un outil de mal fonctionner est facile, pas forcément juste, il est plus juste de s’en prendre à l’utilisateur qui s’en sert mal et lui explique le bon usage . Faut-il en même temps changer le nom de l’outil ? Je reste dans l’expectative et surpris que le Chef de l’Etat ait pu faire une proposition qui réponde si peu à un besoin uniquement de réorganisation du recrutement que vous expliquez fort clairement .

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