Les Trente Glorieuses ont-elles existé ?

Camping à Saint-Tropez en 1965.

L’expression « Trente Glorieuses », qui fait écho à la révolution des « Trois Glorieuses » de juillet 1830, est apparue en 1979 sous la plume de l’économiste Jean Fourastié : elle désigne, comme on le sait, les trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et qui se caractérisent par une forte croissance économique, une situation de plein emploi et une augmentation spectaculaire du niveau de vie, aussi bien en France que dans les autres pays industrialisés. Cette période faste, qui a pris fin en 1973 avec le premier choc pétrolier, nourrit encore de nos jours une puissante nostalgie. Dans une France minée par la désindustrialisation, le chômage de masse et la montée des inégalités, les Trente Glorieuses apparaissent en effet comme une sorte d’âge d’or ; elles évoquent le temps béni d’une prospérité accessible à tous et d’un capitalisme industriel efficacement régulé par l’Etat. Les Trente Glorieuses ont-elles vraiment existé ou sont-elles une sorte d’illusion rétrospective ?

Indéniablement, les Trente Glorieuses ont été une période de progrès sur le plan social comme sur le plan matériel. Les travaux de Jean Fourastié, fondés sur un examen approfondi des données statistiques, montrent que les conditions de vie des Français ont connu une amélioration sans précédent de 1944 à 1973. Cela s’explique notamment par la hausse de la productivité et des revenus. La mortalité a fortement reculé grâce à l’amélioration de la couverture vaccinale et à la mise en place, dès 1945, d’un système universel de Sécurité Sociale. La modernisation de l’agriculture a permis d’augmenter considérablement les rendements agricoles et d’améliorer l’alimentation de la population. C’est aussi pendant les Trente Glorieuses que les Français sont pleinement entrés dans la société de consommation et de loisirs, grâce à l’augmentation du temps libre, à la naissance des supermarchés et au développement du crédit à la consommation. Les Trente Glorieuses ont été une période optimiste dans la mesure où les Français avaient confiance en l’avenir : les gens ne vivaient pas dans l’angoisse du déclassement, et les parents avaient la certitude que leurs enfants auraient de meilleures conditions de vie qu’eux.

Il convient toutefois de ne pas idéaliser les Trente Glorieuses. On aurait tort de s’imaginer qu’en ce temps-là, tout était plus simple qu’aujourd’hui. Si les conditions de vie se sont considérablement améliorées pendant les trente années d’après-guerre, c’est parce que la situation en 1945 était calamiteuse : les Trente Glorieuses ont été une période de rattrapage pendant laquelle les nations d’Europe occidentale ont parachevé leur processus de développement. La France de 1945 était un champ de ruines ; une partie non négligeable de la population vivait alors dans un grand dénuement. Les années de l’immédiat après-guerre ont été particulièrement difficiles : le manque de logements était un problème majeur, les pénuries alimentaires continuèrent bien après la fin de la guerre et les tickets de rationnement ne furent supprimés qu’en 1949. Lorsque les premiers « grands ensembles » furent construits à la fin des années 50, on y logea des dizaines de milliers de Français qui vivaient auparavant dans des taudis. Sur le plan matériel, la vie durant les Trente Glorieuses était beaucoup plus dure qu’aujourd’hui : le confort domestique n’était pas celui que nous connaissons maintenant. Les journées de travail étaient plus longues et plus pénibles, notamment pour les ouvriers : dans les années 60, en France, l’espérance de vie des hommes ne dépassait pas 65 ans (contre 79 ans aujourd’hui).

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la croissance économique a laissé beaucoup de gens sur le bord de la route. Les travailleurs immigrés constituaient une main d’œuvre corvéable à merci et vivaient en marge de la société de consommation. D’importants bidonvilles peuplés de familles immigrées s’étalaient en périphérie des grandes villes : au milieu des années 60, en France, les bidonvilles accueillaient une population de quelque 100.000 individus ; le plus connu, celui du Petit-Nanterre, abritait 14.000 personnes principalement venues du Maghreb. En outre, la croissance exceptionnelle des Trente Glorieuses a eu un coût écologique effroyablement lourd : la pollution et la consommation d’énergies fossiles ont littéralement explosé. La révolution agricole a entraîné l’émergence d’une agriculture productiviste fondée sur l’utilisation massive d’intrants chimiques. Il faut bien admettre que, pendant les Trente Glorieuses, les problèmes écologiques étaient largement ignorés : c’est dans les années 70 qu’émergea l’écologie politique. C’est en 1972 que le Club de Rome publia son fameux Rapport sur les limites de la croissance. Et c’est dans les années 80 qu’apparut le concept de développement durable, théorisé dans le rapport Brundtland de 1987. Cette prise de conscience planétaire était bel-et-bien la conséquence des Trente Glorieuses et de leur modèle de croissance énergivore et consumériste, modèle dont nous avons tant de mal à sortir aujourd’hui.

Les Trente Glorieuses ont eu un autre effet pervers non négligeable. Elles ont brouillé nos repères économiques : elles ont ancré dans nos esprits l’idée que la haute croissance et le plein emploi étaient une situation « normale » et que, par conséquent, le retour au plein emploi constituait un objectif réaliste pour les responsables politiques. Mais les Trente Glorieuses ne furent qu’une parenthèse, un moment tout à fait exceptionnel dans l’histoire du capitalisme. La forte croissance mesurée pendant les Trente Glorieuses était liée à des conditions très particulières : la reconstruction ; le « baby boom » ; la généralisation du modèle tayloro-fordiste fondé sur le travail à la chaîne ; un pétrole abondant et bon marché ; un Tiers monde sous-industrialisé incapable de concurrencer les pays riches. Or, tous ces facteurs ont disparu de façon irrémédiable : l’Europe est en paix depuis 70 ans, ce qui exclut toute politique de reconstruction à grande échelle ; la natalité des pays européens est structurellement faible ; l’automatisation de la production a rendu le modèle fordiste obsolète ; le pétrole coûte cher et les réserves s’épuisent. Mais surtout, la mondialisation a redistribué les cartes : les vieilles puissances industrielles sont désormais concurrencées par des pays émergents qui occupent une place de plus en plus grande sur le marché mondial.

Les Trente Glorieuses ont aussi ancré dans nos esprits l’idée que l’Etat était le moteur de la croissance. Or, la croissance économique ne se décrète pas. L’Etat peut mettre en place un cadre de régulation garantissant une plus grande stabilité économique ; il peut redistribuer la richesse de façon plus juste et orienter les investissements vers les secteurs considérés comme prioritaires. Mais l’Etat ne peut pas faire jaillir la richesse comme par enchantement. Pendant les années d’après-guerre, la croissance économique générait d’importantes recettes fiscales qui, à leur tour, permettaient à l’Etat d’investir massivement dans les infrastructures et les services publics. Or, depuis les années 1970, l’Etat français est en déficit chronique ; la dette publique n’a cessé de s’alourdir pour dépasser aujourd’hui les 2.300 milliards d’euros, soit l’équivalent d’une année de PIB. Les efforts mis en œuvre pour maîtriser les dépenses publiques ne permettent plus à l’Etat d’intervenir aussi massivement dans l’économie : la rigueur budgétaire est devenue la règle.

Il est donc temps de faire notre deuil des Trente Glorieuses. La forte croissance économique des années d’après-guerre était le fruit d’une conjoncture exceptionnelle et non reproductible : la nostalgie des Trente Glorieuses ne doit pas nous empêcher de penser l’avenir et d’imaginer d’autres modèles de croissance, plus durables et mieux adaptés aux défis du XXIe siècle.

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