Faut-il privatiser Aéroports de Paris ?

Bruno Le Maire.

Je ne suis pas opposé par principe aux privatisations. Mais je dois avouer que je ne comprends toujours pas les raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé de privatiser intégralement la société ADP (Aéroports de Paris), qui gère Roissy Charles-de-Gaulle, Orly et le Bourget. D’ailleurs, j’ai l’impression que le gouvernement lui-même a du mal à justifier cette privatisation : Bruno Le Maire parle d’une « nécessité » mais ses arguments peinent à convaincre.

Certes, la gestion des aéroports ne constitue pas à proprement parler une mission de service public. Le contrôle des frontières et la régulation du trafic aérien seront toujours assurés par l’Etat : ADP n’assure que la gestion des infrastructures et l’exploitation commerciale des aéroports. En outre, la privatisation d’ADP sera fortement encadrée. Les intérêts de l’Etat seront protégés par un cahier des charges particulièrement strict : le futur concessionnaire ne pourra pas céder le moindre centimètre carré de terrain sans autorisation administrative ; en outre, le niveau d’investissement et le montant des redevances aéroportuaires seront redéfinis tous les cinq ans avec l’Etat dans le cadre d’un contrat de régulation. Le problème, c’est qu’en privatisant ADP, l’Etat vend la poule aux œufs d’or. Durant les dix dernières années, le chiffre d’affaires de la société s’est fortement accru et la valeur de l’action a explosé : ADP rapporte chaque année entre 100 et 200 millions d’euros de dividendes à l’Etat. Est-il judicieux de privatiser une société aussi performante et aussi rentable ?

Le gouvernement avance trois arguments pour justifier la cession des parts de l’Etat dans le capital d’ADP. Premièrement, cette privatisation doit permettre à l’Etat de constituer un grand fonds pour l’innovation ; ce fonds soutiendra notamment la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle. Certes, la puissance publique doit soutenir massivement l’innovation ; elle doit développer les secteurs qui représentent l’avenir et qui permettront à la France de rester compétitive. Mais cela justifie-t-il que l’Etat vende ses bijoux de famille ? On peut trouver l’argent autrement qu’en privatisant une infrastructure à la fois stratégique et rentable.

Deuxièmement, la privatisation d’ADP doit permettre d’accélérer le désendettement de l’Etat. Il est effectivement nécessaire de réduire notre dette publique, qui atteint aujourd’hui la somme astronomique de 2.300 milliards d’euros (soit l’équivalent d’une année de PIB) ; le paiement des intérêts de la dette représente à lui seul près de 10% du budget annuel de l’Etat. Cette situation est tout simplement insoutenable. Il faut désendetter l’Etat, oui, mais en réduisant la dépense publique, et non en privatisant une société aussi rentable qu’ADP. La privatisation ne doit pas être une simple opération comptable : on ne privatise pas pour renflouer les caisses de l’Etat. On privatise quand on a la certitude qu’une gestion privée sera plus efficace qu’une gestion publique. Or, dans le cas d’ADP, la gestion publique semble avoir fait la preuve de son efficacité.

Le troisième argument est idéologique : Bruno Le Maire a justifié la privatisation d’ADP en affirmant que l’Etat n’avait « pas vocation à diriger les entreprises concurrentielles à la place d’actionnaires ». Le gouvernement souhaite en effet redéfinir le rôle de l’Etat dans l’économie : il remet en cause l’idée d’un Etat actionnaire et privilégie l’idée d’un Etat stratège, plus compatible avec la doxa libérale. Il s’agit là d’une vraie rupture. L’Etat français détient près de 90 milliards d’euros d’actions dans des entreprises industrielles et commerciales du secteur concurrentiel : il est l’actionnaire majoritaire d’EDF, de la Poste, d’ADP et de la Française des Jeux, mais il détient aussi d’importantes parts dans le capital de Thalès, Engie, Safran, Orange, Aréva, Renault, PSA et Air France KLM. Le but de ces participations est d’accompagner le développement de grandes entreprises françaises considérées comme stratégiques pour le pays. Mais ces participations représentent également une rente pour l’Etat, ce qui explique sans doute pourquoi aucun gouvernement n’a jamais voulu en finir une bonne fois pour toutes avec l’Etat actionnaire. Emmanuel Macron lui-même, lorsqu’il était à Bercy, fut un défenseur de l’Etat actionnaire et monta au capital de Renault.

Une privatisation dont les seules justifications sont d’ordre comptable et idéologique est-elle une « nécessité », comme le prétend Bruno Le Maire ? A mon humble avis, non.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.