La France est gangrénée par l’antisémitisme

D’après les chiffres du ministère de l’Intérieur, 541 actes antisémites ont été recensés en France en 2018, un chiffre en hausse de 74% par rapport à l’année précédente. Le poison de l’antisémitisme continue d’ailleurs de se répandre en ce début d’année 2019. Le mot « Juden » a été tagué sur la vitrine d’une boutique de bagels, comme on taguait les vitrines des commerçants juifs dans l’Allemagne des années 30. Un arbre planté en souvenir d’Ilan Halimi a été vandalisé à Sainte-Geneviève-des-Bois. Le philosophe Alain Finkielkraut a été la cible d’insultes antisémites en pleine manifestation de gilets jaunes. Deux portraits de Simone Veil réalisé par l’artiste Christian Guémy sur des boîtes aux lettres de la Poste ont été recouverts de croix gammées. Il faut être aveugle (ou d’une mauvaise foi inouïe) pour ne pas voir dans tous ces actes les preuves d’une effrayante banalisation de l’antisémitisme. Et il faut être d’une grande naïveté (ou d’un grand cynisme) pour ne pas s’en inquiéter.

Depuis le début des années 2000, nous assistons en France à une inflation des actes antisémites : insultes, agressions physiques, profanation de tombes juives, déluge de commentaires antisémites postés sur les réseaux sociaux. En mars 2018, Mireille Knoll, une octogénaire juive rescapée de la Rafle du Vél’ d’Hiv, a été poignardée puis brûlée dans son appartement parisien. En avril 2017, Sarah Halimi, une juive de 65 ans, a été rouée de coups puis défenestrée par Kobili Traoré aux cris de « Allah Akbar ! ». En janvier 2016, à Marseille, un enseignant juif a été agressé à la machette par un adolescent musulman radicalisé qui prétend avoir agi au nom de l’Etat Islamique. Sans oublier l’assassinat d’Ilan Halimi par le « Gang des barbares » en 2006, ni les attentats perpétrés par Mohammed Merah en 2012 à Toulouse et par Amedy Coulibaly en 2015 à l’Hypercacher de la Porte de Vincennes.

L’antisémitisme a toujours existé au sein de la société française, mais la haine antijuive que nous voyons se développer depuis une vingtaine d’années résulte d’un processus complexe de superposition. Au substrat de l’antisémitisme « traditionnel » est venu s’ajouter, à partir de la fin du XXe siècle, un antisémitisme « importé » qui trouve son origine dans une haine féroce à l’égard d’Israël et qui s’est ancré dans une partie de la communauté arabo-musulmane. Depuis le déclenchement de la deuxième Intifada en 2000, chaque flambée de violence en Palestine s’accompagne d’une recrudescence des actes antisémites en France. Cette haine viscérale d’Israël s’adosse très souvent à une vision conspirationniste du monde largement relayée sur Internet : de nombreux jeunes gens n’ayant qu’une connaissance très superficielle de la situation au Proche-Orient sont persuadés qu’il existe un grand « complot américano-sioniste » dont le but ultime serait la domination le monde.

L’antisionisme est devenu le faux nez de l’antisémitisme, et le grand « complot américano-sioniste » n’est rien d’autre que la version moderne d’un vieux fantasme antisémite : le fameux mythe du « complot juif » popularisé les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux rédigé au début du XXe siècle par des membres de la police secrète du Tsar Nicolas II pour justifier la persécution des Juifs en Russie. Le polémiste d’extrême droite Alain Soral, véritable gourou du web dont les vidéos sont visionnées par des milliers de gens, a réussi à faire la synthèse des antisémitismes : Soral professe un antisionisme radical tout en recyclant tous les poncifs de l’antisémitisme « traditionnel » historiquement porté par l’extrême droite. Le site web de son mouvement « Egalité & Réconciliation » est décoré d’une étonnante galerie de portraits où se côtoient le nationaliste Charles Maurras, fondateur de l’Action Française, et l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui voulait « rayer Israël de la carte ».

L’antisémitisme contemporain se traduit aussi par une inquiétante résurgence du négationnisme : même si, de nos jours, plus personne (ou presque) ne conteste ouvertement l’extermination de 6 millions de Juifs en Europe durant la Seconde Guerre mondiale, il existe un négationnisme rampant qui cherche à minimiser la Shoah, par exemple en contestant les chiffres avancés par les historiens. On se rappelle aussi que l’humoriste Dieudonné, ami d’Alain Soral, avait cherché à réhabiliter le célèbre négationniste Robert Faurissson en le faisant monter sur scène pendant l’un de ses spectacles. Dans Comprendre l’Empire, une sorte de pamphlet complotiste qui fait la part belle aux obsessions judéophobes de son auteur, Alain Soral compare le génocide juif à une nouvelle « religion » dans laquelle « la chambre à gaz prend désormais la place du corps introuvable du Christ ressuscité », ce qui revient à présenter la Shoah comme une simple croyance et non comme un fait historique établi. Sur le site internet de Soral, on peut lire toutes sortes de publications nauséabondes qui dénoncent une « sur-médiatisation » de la Shoah et qualifient de « pornographie mémorielle » les visites guidées du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Mais l’antisémitisme contemporain prend parfois des formes beaucoup plus banales. Il n’est pas rare, en France, d’entendre dire que les Juifs sont « trop influents » ou « trop présents » dans les médias. De tels propos, inoffensifs en apparence, participent déjà d’une forme d’antisémitisme car ils réactivent de vieux stéréotypes antisémites : la présence de Juifs dans les médias dérange car elle renvoie l’image fantasmée d’une communauté influente qui cherche à « dominer ». Prétendre que tous les juifs sont influents sous prétexte que certaines personnalités juives ont quelque influence dans la sphère médiatique, c’est déjà cautionner des stéréotypes absurdes sur les Juifs. Prétendre que la communauté juive est « surreprésentée » dans les médias, c’est déjà de l’antisémitisme. C’est déjà considérer les Juifs comme des individus suspects. C’est déjà penser que les Juifs sont un peu coupables d’être juifs et qu’ils sont trop visibles dans l’espace public.

La communauté juive a toujours été un thermomètre de la fièvre hexagonale : quand les Juifs sont persécutés dans notre pays, cela veut dire que la France va mal. La montée de l’antisémitisme est toujours le symptôme d’un délitement de la société française. Depuis des siècles, dans les périodes de crise, les Juifs servent de boucs-émissaires et deviennent la cible de toutes les haines et de toutes les peurs. Pour certains de nos concitoyens, le Juif reste l’éternelle figure du « puissant », du riche que l’on peut jalouser, haïr et insulter. Hélas, la révolte des gilets jaunes a favorisé une certaine libération de la parole antisémite : slogans et graffitis antisémites se sont multipliés lors des manifestations de gilets jaunes, une députée LREM a été traitée de « youpine » sur les réseaux sociaux, Emmanuel Macron a été qualifié de « pute à juifs » sur une banderole de l’autoroute A6 et de « pourriture de juifs » dans un graffiti de la rue Molitor à Paris. Il ne faut évidemment pas faire d’amalgames : l’immense majorité des gilets jaunes n’a rien à voir avec toutes ces dérives, et certains d’entre eux ont condamné l’antisémitisme avec fermeté. Mais beaucoup de gilets jaunes ont toléré que de tels propos puissent être tenus dans leurs rangs. Comme le disait l’humoriste Sophia Aram sur son compte Twitter dès le mois de décembre, les slogans complotistes, antisémites et racistes « ne sont rien comparés à la masse inerte des gilets jaunes que ça ne dérange pas ».

Par ailleurs, l’attitude ambiguë et le silence coupable de certaines personnalités publiques face à l’antisémitisme posent question. Les injures antisémites dont Finkielkraut a été victime ont donné lieu à des réactions surprenantes : au lieu d’apporter leur soutien au philosophe, certains ont préféré lui faire la leçon, comme s’il avait une part de responsabilité dans la bêtise de ceux qui l’ont insulté. Quand la journaliste Aude Lancelin conteste le caractère antisémite des insultes jetées à la face de l’académicien, quand le politologue Thomas Guénolé (membre actif de la France Insoumise) reproche à Finkielkraut d’avoir « répandu la haine » en France, ou quand l’essayiste Jean-Pierre Mignard écrit sur son compte Twitter à propos de Finkielkraut : « il le cherchait », on croit rêver ! L’antisémitisme, comme toute forme de racisme, est un affront à la France et à ses valeurs. Un affront à l’humanité elle-même. On doit le combattre tout le temps, partout et sous toutes ses formes. Sans concessions. Sans jamais lui trouver ni excuses ni circonstances atténuantes.

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