Le progrès, pas la pagaille

Source: Le Point.

Les gilets jaunes étaient sans doute le sujet de conversation qu’il fallait éviter lors des repas de réveillon : cela me rappelle un peu Un dîner en famille, le célèbre dessin de Caran d’Ache publié dans le Figaro en 1898, où l’on voit les membres d’une famille de la petite bourgeoisie en venir aux mains parce qu’ils ont eu le malheur d’évoquer l’Affaire Dreyfus. Tout comme il y avait les « dreyfusards » et les « antidreyfusards », il y a aujourd’hui les « gilets jaunes » et les « anti-gilets jaunes ». Pour être tout à fait honnête, je ne comprends pas la nature de ce mouvement, et je peine à en cerner tous les enjeux. Comme beaucoup, je me suis trompé : en novembre, j’ai cru que le mouvement des gilets jaunes était une sorte de jacquerie antifiscale comparable au soulèvement des « bonnets rouges » en 2013. Et puis j’ai compris, un peu tard, que la révolte des gilets jaunes était l’expression d’un malaise beaucoup plus profond et beaucoup plus ancien. Mais je ne sais pas quel sens donner à ce mouvement protéiforme et confus qui n’a ni porte-parole officiel ni mot d’ordre bien défini, et dont les revendications changent d’une semaine à l’autre.

Les gilets jaunes ont au moins le mérite d’avoir attiré l’attention des médias et des responsables politiques sur les classes moyennes en voie de paupérisation qui vivent loin des métropoles et se sentent, à tort ou à raison, abandonnées par l’Etat. Cette France « périphérique », invisible et silencieuse, hantée par la peur du déclassement social, est soudainement devenue visible en arborant le fameux gilet de sécurité des automobilistes. Les gilets jaunes ont aussi le mérite d’avoir placé la question de la justice fiscale au centre du débat public : la réforme de l’ISF est dénoncée parce qu’elle a été perçue comme un « cadeau fiscal » aux plus riches, tandis que la hausse de la TICPE et celle de la CSG ont été vécues par de nombreux Français comme une injustice. Par ailleurs, les violences policières observées en marge des manifestations de gilets jaunes ont ouvert un débat légitime sur l’utilisation des « flashballs » et des grenades de désencerclement.

Certaines revendications des gilets jaunes me semblent justes, sur la hausse du pouvoir d’achat ou la moralisation de la vie politique. Mais je ne peux pas soutenir un mouvement qui fait régner depuis deux mois dans tout le pays un climat de violence, de défiance et de haine. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui remet en cause le principe de la démocratie représentative et qui conteste la légitimité d’un président élu démocratiquement par 20 millions de Français au second tour de la présidentielle. Je ne peux pas soutenir un mouvement qui, depuis ses débuts, est marqué du sceau de l’illégalité : qu’on le veuille ou non, en France, il est interdit de bloquer des ronds-points, de dégrader des bâtiments publics et d’organiser des manifestations non déclarées en préfecture. Les leaders du mouvement le savent : en organisant des manifestations illicites, ils ont sciemment créé les conditions d’un affrontement avec les forces de l’ordre. Eric Drouet, l’une des figures du mouvement, a reconnu avoir organisé un rassemblement non autorisé pour mettre en scène sa propre arrestation.

Le mouvement des gilets jaunes m’inquiète aussi par sa radicalité. Au fil des semaines, le mouvement s’est durci et s’est politisé. Quelles que soient les réponses politiques apportées par l’exécutif, elles ne calmeront pas les gilets jaunes les plus jusqu’au-boutistes car ces derniers entretiennent le chaos dans le seul but de déstabiliser le pouvoir : ce qu’ils veulent, c’est en découdre avec Macron. Dans cette atmosphère détestable et furieuse, la parole des gilets jaunes les plus extrémistes s’est totalement libérée, aussi bien dans la rue que sur les réseaux sociaux. Au bout du compte, la révolte des gilets jaunes agit comme une sorte de gigantesque pompe à merde qui fait remonter à la surface tout un tas de sottises et d’immondices dont personne ne pourra tirer quoi que ce soit de constructif : haine des élites, haine des institutions, haine des journalistes, haine anti-flic, fake news, théories complotistes, antiparlementarisme, antisémitisme et antimaçonnisme.

Il est temps que tout cela s’arrête. La révolte des gilets jaunes a déjà causé beaucoup de tort à la France : elle a plombé le chiffre d’affaires des commerçants pendant la période de Noël et a mis en difficulté de nombreux établissements dans les zones commerciales bloquées. Les dégradations et les actes de vandalisme perpétrés lors des manifestations vont nécessiter de coûteuses réparations qui seront payées par le contribuable. La sécurisation des manifestations a mobilisé des milliers de gendarmes et de policiers dans toute la France chaque week-end pendant deux mois : nos forces de l’ordre sont usées physiquement et nerveusement. Les mesures d’urgence mises en place par Emmanuel Macron pour apaiser la colère des gilets jaunes vont coûter près de 10 milliards d’euros : cette somme colossale sera en partie financée par le déficit, ce qui remet en cause tous les efforts consentis par les Français pour redresser nos finances publiques. L’image de notre pays à l’international est désastreuse : une fois encore, la France passe aux yeux du monde entier pour un pays ingouvernable et irréformable. L’image de Paris a été fortement ternie par les manifestations alors même que, pour la première fois depuis les attentats de 2015, la capitale commençait à redevenir attractive pour les touristes internationaux.

« La France veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille », disait de Gaulle. C’est encore le cas aujourd’hui : la France veut le progrès social, l’amélioration du pouvoir d’achat, la baisse du chômage, la justice fiscale, la moralisation de la vie politique. Mais elle ne veut pas la pagaille. Or, les gilets jaunes font régner la pagaille depuis deux mois en France : je crois que ce désordre finira par lasser les Français, y compris ceux qui soutiennent les revendications des gilets jaunes.

Une réaction sur “Le progrès, pas la pagaille

  1. Comme d’habitude , vous décrivez parfaitement l’état des lieux . Cependant, je me dois de vous contredire sur un point. autant la jacquerie à bien démarré sur une question fiscale et perduré jusqu’aux mesures gouvernementales, autant je conteste ce que appelé ce mouvement de fond . Au début, près de 200 000 personnes se sont mobilisées, mais depuis disons généreusement que le chiffre est de 80 000 . Je ne vois dans ces personnes qui réclament de faire sauter la démocratie que une vague politique revancharde qui mène en sous main le processus, par une alliance de circonstance des extrêmes . Ces partis politiques qui ont perdu les élections et la majorité parlementaire, ont aussi perdu la mesure . Ils contestent la République et la démocratie représentative . Ce qui est curieux, si on y regarde de près, c’est que le Venezuela connait un processus complètement inverse, et totalement illégitime et très risqué .

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