Il faut réformer le lycée

Jean-Michel Blanquer.

Plusieurs syndicats d’enseignants ont appelé à faire grève et à manifester mardi 6 février contre la réforme du lycée, réforme qui, en l’occurrence, n’existe pas encore. C’est en fait contre le « rapport Mathiot » que les syndicats cherchent à mobiliser le corps enseignant. Or, ce rapport n’est ni un décret ni un projet de loi, et n’engage que son auteur. Jean-Michel Blanquer rendra ses arbitrages mi-février : le ministre s’est d’ores-et-déjà prononcé en faveur d’un allègement du bac, mais on ignore s’il retiendra les autres propositions faites par Pierre Mathiot.

L’objectif du rapport Mathiot est de mettre en place un lycée profondément rénové, plus souple, préparant plus efficacement les élèves à l’enseignement supérieur. Ce rapport est le fruit d’une large concertation menée avec les associations de professeurs et les Conseils de Vie Lycéenne. Cela dit, la réforme proposée par Pierre Mathiot soulève des inquiétudes parfaitement légitimes chez les enseignants dans la mesure où sa mise en application transformerait le lycée de façon assez radicale.

La première grande rupture introduite par le rapport Mathiot est la disparition des séries générales. Le rapport préconise en effet de supprimer les filières L, ES et S au profit d’un « lycée modulaire » comprenant un tronc commun obligatoire et un couple de disciplines choisi par l’élève. Il est vrai que les séries L, ES et S ont un inconvénient non négligeable : elles obligent les élèves à faire des choix d’orientation précoces et, bien souvent, irrémédiables. La suppression des séries générales permettrait donc d’individualiser davantage les parcours et de mieux accompagner les élèves dans l’élaboration de leur projet post-bac. Mais le principe du « lycée modulaire » n’est acceptable que si le tronc commun offre aux élèves des enseignements exigeants, et non une formation au rabais permettant d’acquérir, au mieux, un vernis de culture générale. Or, si l’on s’en tient aux volumes horaires fixés par le rapport Mathiot pour le tronc commun, on est loin du compte. Ainsi, en Terminale, les sciences, l’histoire-géographie, la philosophie, les langues vivantes et l’EPS devraient se partager un modeste bloc de 12 heures de cours hebdomadaires : dans ces conditions, on voit mal comment dispenser un enseignement de qualité. Enfin, on peut légitimement s’inquiéter des conséquences qu’une telle réforme aurait sur le service des enseignants et sur le nombre de postes : il est évident que, pour certaines disciplines telles que la philosophie, les pertes d’heures seraient massives.

La deuxième grande rupture introduite par le rapport Mathiot est l’allègement du baccalauréat. Le rapport préconise de réduire à quatre le nombre d’épreuves terminales et d’augmenter la part de contrôle continu : les épreuves terminales représenteraient 60% de la note globale, et le contrôle continu 40%. Le rapport propose, par ailleurs, la suppression des épreuves orales de rattrapage. Globalement, cette réforme du bac va dans le bon sens car il est nécessaire d’alléger le calendrier des épreuves terminales. L’organisation du baccalauréat coûte chaque année entre 50 et 100 millions d’euros et entraîne des contraintes extrêmement lourdes pour les établissements : l’examen immobilise énormément de personnels, de salles et de matériels, et neutralise trois semaines de cours à la fin de l’année. Réduire le nombre d’épreuves permettrait à la fois de réduire le coût de l’examen et de « reconquérir » le mois de juin. Certains craignent que le diplôme du bac perde son caractère national à cause du contrôle continu et que cela creuse les inégalités entre établissements : je pense qu’il s’agit d’un faux problème, car les épreuves terminales resteront prépondérantes dans la note globale. De toutes façons, les notes obtenues au bac ne sont plus déterminantes aujourd’hui dans l’orientation des élèves. Ne soyons pas naïfs : c’est bien le dossier scolaire des élèves (et non les résultats obtenus au bac) qui ouvre l’accès aux filières sélectives et aux universités les plus prestigieuses.

La troisième rupture est la semestrialisation. Pierre Mathiot veut en finir avec le découpage de l’année en trimestres. Il préconise de semestrialiser les enseignements pour donner plus de souplesse au parcours des élèves. Mais cette semestrialisation des enseignements pose problème : la maquette complexe proposée par le rapport Mathiot risque de rendre les parcours totalement illisibles ; en outre, les emplois de temps seraient à refaire en milieu d’année, ce qui représenterait un important surcroît de travail pour les établissements. Le rapport Mathiot propose également d’échelonner les épreuves du bac sur deux sessions, à l’instar des partiels dans les universités : à la fin du premier semestre de Terminale, les élèves passeraient les matières qu’ils ont choisies ; puis, à la fin de l’année, ils passeraient une épreuve obligatoire de philosophie ainsi qu’un « grand oral » dont les modalités restent floues. Cet échelonnement des épreuves terminales me semble très discutable car les épreuves qui auront lieu à la fin du premier semestre ne porteront que sur un programme restreint, enseigné sur un semestre seulement, ce qui ne permettra pas d’approfondir suffisamment les enseignements.

Le rapport Mathiot m’inspire donc des sentiments très partagés. Il y a incontestablement de bonnes idées dans ce rapport : je suis favorable depuis longtemps à l’allègement du bac et à l’augmentation du contrôle continu. Mais il serait plus prudent, à mes yeux, de renoncer à la semestrialisation des enseignements, qui pose trop de problèmes pratiques. Il faudrait également, selon moi, conserver les trois séries L, ES et S, parce qu’elles ont du sens, parce qu’elles offrent un cadre stable aux établissements et parce qu’elles garantissent l’accès à une formation générale solide. Je pense que l’on peut individualiser les parcours sans sortir du cadre des trois filières générales : pourquoi ne pas permettre aux élèves de choisir, à l’intérieur de chaque filière, les quatre disciplines principales sur lesquelles ils seront évalués en fin de Terminale ? On pourrait même envisager que l’une des quatre disciplines en question soit une discipline d’ouverture : ainsi, un élève de Terminale S pourrait choisir trois matières parmi les disciplines scientifiques (mathématiques, SVT, physique-chimie, informatique, sciences de l’ingénieur) et une matière non scientifique (la philosophie ou l’anglais par exemple). Cela permettrait de décloisonner les filières sans les démanteler.

J’espère que le ministre de l’Éducation nationale saura faire la part des choses et qu’il prendra ses distances avec les recommandations les plus contestables du rapport Mathiot. En matière de communication politique, il serait d’ailleurs assez habile, de la part du ministre, de proposer une réforme plus raisonnable et moins ambitieuse que les bouleversements préconisés par Pierre Mathiot : le rapport Mathiot servirait alors de « faire-valoir » et ferait passer les arbitrages de M. Blanquer pour des choix relativement équilibrés.

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