Ecriture inclusive: les femmes méritent mieux qu’un affreux « point médian »

Source: Nice Matin.

La fameuse règle grammaticale selon laquelle le « masculin l’emporte sur le féminin » a été codifiée par des grammairiens du XVIIe siècle qui ont décidé, un peu arbitrairement, que le genre masculin était supérieur au genre féminin. Le but de cette règle n’était pas de graver dans le marbre la supériorité de l’homme sur la femme : il s’agissait surtout d’unifier la langue française, à une époque où les règles grammaticales n’étaient pas encore bien fixées. Et comme il n’existe pas de genre neutre dans la langue française, on a décidé que le masculin aurait aussi une valeur générique.

Cette vieille règle est aujourd’hui remise en cause par l’écriture dite « inclusive », un ensemble d’usages grammaticaux et orthographiques destinés à garantir l’égalité entre hommes et femmes dans la langue française. Il s’agit, par exemple, de féminiser tous les noms de métier ou de fonction (« chercheuse », « auteure ») ou d’utiliser la double flexion lorsqu’on parle d’un groupe de personnes composé d’hommes et de femmes (« les lecteurs et les lectrices »). A vrai dire, ces pratiques-là ne font guère débat. La féminisation des noms de fonction est déjà monnaie courante. Quant à la double flexion, elle est fréquemment employée par les responsables politiques lorsqu’ils disent, par exemple, « les Françaises et les Français ». Ce qui fait débat, en réalité, c’est un simple petit point. Certains partisans de l’écriture inclusive prônent en effet l’utilisation d’une nouvelle forme de ponctuation appelée « point médian » ou « point milieu », qui consiste à ajouter des points à l’intérieur d’un mot pour y inclure à la fois le suffixe masculin et le suffixe féminin, par exemple : « les candidat.e.s ont été désigné.e.s ». Ce point médian a déchaîné tant de passions qu’il a fini par devenir, à lui seul, un symbole de l’écriture inclusive.

On ne peut pas nier que le langage influence notre vision du monde et structure notre façon de penser. J’admets donc volontiers la nécessité de faire évoluer la langue française afin de mieux représenter les femmes. Mais pour atteindre ce but, faut-il s’autoriser à massacrer la langue ? Je ne le crois pas. La langue n’est pas un simple matériau que l’on peut remodeler en fonction des besoins du moment : c’est aussi un héritage, un patrimoine qu’il faut respecter et préserver. Or, le « point médian » me semble difficilement compatible avec le respect le plus élémentaire dû à la langue française. Tout d’abord, ce point est particulièrement inesthétique. Mais ce n’est pas cela qui me gêne le plus, car en alourdissant la graphie de termes usuels, en complexifiant inutilement la langue, le « point médian » risque de rendre l’apprentissage et la lecture du français encore plus difficiles aux écoliers et aux étrangers. Il va créer de la confusion chez tous les élèves qui ne maîtrisent pas la ponctuation et à qui l’on essaie d’apprendre que le point sert à marquer la fin d’une phrase.

J’ai beau faire des efforts, j’ai beau tester moi-même le fameux point : rien n’y fait, cette ponctuation me semble toujours aussi absurde. Prenons une phrase tout à fait banale : « Les directeurs se sont engagés à recevoir les délégués syndicaux ». Réécrivons maintenant cette phrase avec des « points médians », et l’on obtiendra quelque chose de cet ordre : « Les directeur.trice.s se sont engagé.e.s à recevoir les délégué.e.s syndicaux.ales ». Peut-on vraiment se satisfaire d’un tel charcutage ? Osera-t-on me dire que cette phrase-là n’est pas affreuse à lire et à prononcer ? Les femmes ne méritent-elles pas mieux que ce point ridicule ? Hélas, on voit actuellement fleurir dans les médias et sur les réseaux sociaux toutes sortes de publications utilisant le « point médian ». Bon nombre de journalistes ont aujourd’hui le sentiment de lutter contre le sexisme en infligeant à leurs lecteurs cette ponctuation disgracieuse : cela m’agace et m’inquiète profondément. L’écriture inclusive offre toute une palette de solutions alternatives beaucoup plus simples et, surtout, plus respectueuses de la langue française : pourquoi donc s’obstiner à utiliser cet insupportable point qui défigure les mots ? Je pourrais faire comme si le « point médian » n’existait pas, et laisser en paix les gens qui souhaitent l’utiliser. Mais la situation est un peu plus complexe, car les partisans du « point médian » ne se contentent pas de l’utiliser pour eux-mêmes, dans leur coin : ils cherchent à le banaliser, à en faire la nouvelle norme, ce qui, à terme, aura pour effet prévisible de faire passer les réfractaires pour de sales réacs antiféministes. Et cela, je ne peux l’accepter. Mon amour de la langue française étant (presque) aussi grand que mon attachement à l’égalité entre les hommes et les femmes, j’espère sincèrement que l’usage ne s’accommodera pas de ce gadget linguistique promu par une poignée de journalistes bobos et de féministes en mal d’idées.

L’écriture inclusive a provoqué de vives polémiques en 2017 après la parution d’un manuel scolaire destiné à des élèves de CE2 et utilisant le « point médian ». En octobre 2017, l’Académie Française a publié un communiqué incendiaire pour dénoncer l’écriture inclusive, qualifiée de « péril mortel » par les Académiciens. Une circulaire du Premier Ministre datée du 21 novembre 2017 préconise de ne pas utiliser l’écriture inclusive dans les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République Française mais, dans la même circulaire, le Premier Ministre encourage la féminisation des noms de fonction. La circulaire dit en effet que, lorsqu’un arrêté est signé par une femme, l’auteure doit être désignée comme « la ministre », « la secrétaire générale » ou « la directrice ». En outre, dans tous les actes de nomination, l’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être féminisé ; s’il s’agit d’un acte de recrutement, il faudra utiliser une formule telle que « le candidat ou la candidate ». A travers cette circulaire, le Premier Ministre a donc cherché à bannir le « point médian » des textes officiels, mais pas à condamner l’écriture inclusive dans sa globalité. Cette circulaire a peut-être été influencée par le communiqué de l’Académie Française mais j’y vois surtout, de la part du Premier Ministre, la volonté de trouver le compromis le plus juste entre, d’une part, la conservation de la langue et, d’autre part, l’égalité des sexes. Ce compromis me semble tout à fait raisonnable. C’est d’ailleurs la position qu’avait défendue la Secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, bien avant la parution de la circulaire du Premier Ministre. Marlène Schiappa s’était en effet exprimée à plusieurs reprises dans les médias contre l’usage du « point médian » mais pour la féminisation des noms de fonction.

Quoi qu’il en soit, et même s’il semble souhaitable de faire évoluer la langue vers une plus grande égalité entre les genres, nous serions naïfs de penser que l’écriture dite inclusive sera capable de bouleverser les rapports entre les hommes et les femmes dans notre société. A force de débattre sur les vices et les vertus du « point médian », on risque d’oublier que les enjeux essentiels sont ailleurs, dans la lutte contre les inégalités salariales, contre le harcèlement sexuel et contre les violences faites aux femmes. L’égalité des sexes passera par des mesures concrètes, et non par des gadgets grammaticaux.

Publicités

Une réaction sur “Ecriture inclusive: les femmes méritent mieux qu’un affreux « point médian »

  1. Autour du point médian.
    1) Ce point médian me rappelle un peu la surponctuation baroque de Barthes ( avec ses barres obliques en particulier).
    Il me semble en effet peu économique d’adopter cette innovation car l’orthographe est déjà assez compliquée comme cela, surtout pour des enfants,
    2) Sur l’accord de l’adjectif qualificatif avec des noms de genre différent.
    L’usage était effectivement fluctuant avant Vaugelas qui, non sans arrière-pensée certes ( « le genre masculin était le plus noble… ») a contribué à généraliser le masculin pluriel.
    Il se conformait cependant à un usage vénérable puisqu’on le retrouve en latin et en grec.
    On a quelques raisons de penser que dans son état le plus ancien, le pré-indo-européen opposait un animé ( les êtres vivants ou supposés tels) à un inanimé ( le non vivant) et que ce n’est qu’ultérieurement qu’on a distingué dans l’animé , un masculin et un féminin. Le masculin pluriel pourrait être un vestige de ce genre animé quand la distinction de genre n’existait pas ( cf Guy Serbat – structure du latin).
    On peut aussi observer que dans le système binaire du genre, c’est le terme non marqué qui est le masculin et la terme marqué le féminin. Or, le terme marqué à une extension plus limité que le terme non-marqué. Le masculin pluriel fonctionnerait alors plus comme cas non-marqué de sens général que comme indicateur du masculin avec neutralisation de la marque du féminin, trop spécifique.
    3) Le féminin des noms.
    a) Si on dit d’un homme pour l’honorer que c’est un poète de talent, il n’est pas sûr par contre, qu’une femme soit flattée qu’on la qualifie de poétesse, même de talent!
    b) Beaucoup de ces nouveaux féminins nous semblent encore insolites mais c’est sans doute dû à leur nouveauté. On finira par s’habituer. Il faut du temps pour que les néologismes s’intègrent bien dans la langue. Encore faut-il que les nouveaux suffixes soient conformes à ce qu’on appelait jadis  » le génie de la langue ». ça ne semble pas être toujours les cas.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.