Réinventer le fédéralisme pour sauver l’Europe

homme montant les escaliers

L’Europe ne fait plus rêver. Depuis une trentaine d’années, l’idéal fédéraliste des Pères de l’Europe a été confisqué par une technocratie non élue totalement déconnectée de la vie quotidienne des Européens. Tandis que la crise des migrants met aujourd’hui l’Europe face au plus grand défi de son histoire depuis la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande, les populistes cherchent à précipiter son implosion en prônant la fermeture des frontières et le repli sur soi. En ce début de XXIe siècle, les sociétés européennes souffrent d’un terrible vide idéologique : nous n’avons plus d’idéal fédérateur, plus de « mythologie d’identification » (dixit Régis Debray). Ce néant idéologique ouvre un boulevard à toutes les formes d’extrémisme et à toutes les radicalités, qu’il s’agisse du nationalisme, du néonazisme ou de l’idéologie mortifère dont se réclament les jeunes Européens endoctrinés par Daesh. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit redevenir un idéal. Les Pères de l’Europe étaient des « idéalistes pragmatiques » : idéalistes dans leur vision d’une Europe unie, mais pragmatiques dans leur façon de mettre en œuvre la construction européenne. Comme ils savaient qu’une Europe fédérale ne pouvait pas être bâtie ex nihilo, ils ont décidé que l’Europe serait d’abord économique, et qu’une interdépendance de fait conduirait à l’union politique. Pour sauver l’Europe de la désintégration et relancer le projet européen, nous devons nous aussi être des « idéalistes pragmatiques ». Il nous faut réinventer le rêve d’une Europe fédérale, non à partir de dogmes ou de concepts abstraits mais à partir de ce qu’est vraiment l’Europe et de ce que sont vraiment les Européens.

La diversité comme ADN

La diversité constitue le socle génétique de l’Europe, comme le rappelle d’ailleurs la devise officielle (et méconnue) de l’Union européenne : « Unis dans la diversité ». L’Europe est une mosaïque de peuples, de langues, de cultures et de religions. Même si des héritages communs viennent cimenter les nations européennes, c’est bien la diversité culturelle qui constitue l’essence de l’Europe. Les institutions européennes doivent être les garantes de cette diversité, par leur caractère éminemment laïque et par les efforts qu’elles mettent en œuvre pour promouvoir et préserver la richesse culturelle de l’Europe. Cela pose, bien sûr, le problème de la langue : l’Union européenne compte 24 langues officielles et près de 200 langues vernaculaires. Dans ces conditions, peut-il exister une langue européenne de référence ? Cela semble inconcevable. L’espéranto ne sera jamais une langue officielle de l’Union, car personne ne le parle (à l’exception de quelques passionnés). La suprématie de la langue anglaise est une catastrophe pour l’Europe et doit être combattue avec d’autant plus de vigueur que le Royaume-Uni, seul pays de l’Union ayant l’anglais comme langue officielle, est amené à quitter le navire. Les Etats européens doivent tout simplement assumer leur diversité linguistique et admettre que toutes les langues officielles de l’Union sont dignes de considération, même si certaines sont plus fréquemment utilisées que les autres au sein des institutions européennes pour la simple raison qu’elles ont un plus grand nombre de locuteurs. L’Union européenne n’est ni une cacophonie polyglotte ni une tour de Babel unilingue, mais un orchestre au sein duquel chaque langue joue sa partition. Pour se comprendre, il y a toujours des interprètes.

Une fédération d’Etats-nations 

Penser le projet européen comme un projet « post-national », c’est-à-dire un projet visant à substituer aux nations d’hier une citoyenneté européenne désincarnée, constitue un dangereux contre-sens, car les nations européennes n’ont pas vocation à disparaître. De même, on ne peut pas penser la citoyenneté européenne sur le modèle de l’Etat-nation, car la « nation européenne » n’existe pas. La citoyenneté européenne repose sur l’idée d’un « démos » européen composé de citoyens ayant des nationalités différentes : cette citoyenneté vient s’ajouter aux nationalités, mais ne les remplace pas. En tant que Français, je jouis des mêmes droits que tous les autres citoyens français, mais je jouis également de certains droits qui sont reconnus à l’ensemble des citoyens de l’Union, comme le droit de circuler, de résider, d’étudier ou de travailler dans n’importe quel autre Etat-membre. En ce sens, la citoyenneté européenne est une citoyenneté supranationale, et non post-nationale. « Être européen » ne s’oppose pas à « être français », « être italien » ou « être polonais ». Au contraire : on est européen parce que l’on est français, italien ou polonais. L’appartenance au « démos » européen, c’est-à-dire à la communauté des citoyens européens, est parfaitement compatible avec l’appartenance à la communauté nationale. Le citoyen européen est riche de ses appartenances multiples et de ses identités « emboîtées ». Il y a quelques années, François Bayrou, alors président de l’UDF, décrivait en ces termes son sentiment d’appartenance à l’Europe : « quand je vais à Paris, je me sens Béarnais ; quand je vais à Bruxelles, je me sens Français ; quand je vais en Amérique, je me sens Européen ».

Une fédération d’Etats souverains

L’une des différences fondamentales entre le fédéralisme européen et les autres formes de fédéralisme expérimentées à travers le monde tient au fait que l’Europe est constituée d’Etats souverains ayant choisi, en toute liberté, de s’associer pour exercer en commun certains attributs de leur souveraineté. Chaque Etat membre conserve sa constitution et ses traditions politiques : République ou monarchie parlementaire, Etat unitaire ou fédéral, peu importe dès lors que les libertés démocratiques sont garanties. Chaque Etat-membre a la possibilité de quitter l’Union de son plein gré, en activant l’article 50 du Traité de l’Union européenne. Chaque Etat-membre conserve une souveraineté pleine et entière dans des domaines clés tels que la diplomatie et la défense, alors que, dans toutes les autres fédérations existantes, les Etats fédérés ont confié à l’Etat central la mission de les défendre militairement et de les représenter sur la scène internationale. Il est évident qu’un certain nombre d’Etats européens sont très attachés à leur souveraineté diplomatique et militaire, à commencer par la France, qui reste un acteur majeur sur la scène internationale grâce à ses armées, à son arsenal nucléaire, à son vaste réseau d’ambassades et à son siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En outre, les Etats européens sont déjà engagés dans des partenariats et des systèmes d’alliance auxquels ils ne souhaitent pas renoncer. Par conséquent, une politique européenne de défense et de sécurité n’est envisageable que si elle se limite aux questions touchant à la stricte sécurité européenne, comme la surveillance des frontières extérieures de l’Union ou la lutte contre les réseaux de passeurs et contre la piraterie maritime. En outre, les décisions devront être prises à l’unanimité dans les domaines de la défense et de la politique étrangère, comme c’est déjà le cas.

Une puissance de la norme

La puissance de l’Europe n’est pas un hard power, c’est-à-dire une « puissance dure » fondée sur l’usage de la force, mais un soft power, une « puissance douce » fondée sur la capacité à exporter des normes et à proposer un modèle aux autres pays. On constate en effet qu’aujourd’hui, l’Union européenne est perçue dans le monde comme un espace de paix, de stabilité et de prospérité, malgré la faible croissance endémique au sein de la zone euro. D’autres organisations régionales telles que l’ASEAN (Association des Nations d’Asie du Sud-Est) sont en train d’élaborer une forme d’intégration économique et politique largement inspirée de l’exemple européen. Il faut également rappeler que l’Union européenne est reconnue comme un acteur majeur de l’aide au développement et de la protection de l’environnement : elle a souvent fait preuve d’exemplarité dans les grandes conférences internationales sur le climat, notamment à Kyoto, à Copenhague ou lors de la COP 21. Par ailleurs, l’Europe est un « Empire de la norme », comme le dit le politologue Zaki Laïdi. La boulimie normative de l’Union européenne a longtemps été tournée en dérision mais peut aussi constituer un atout non négligeable : en multipliant les réglementations sanitaires et environnementales, l’Union européenne devient en quelque sorte le laboratoire d’une mondialisation régulée, fondée à la fois sur la libre concurrence et sur la protection des consommateurs et des travailleurs. Mais pour que ses normes soient une force, l’Union européenne doit avoir le courage de les défendre sur la scène internationale, notamment lorsqu’elle négocie un traité commercial avec les Etats-Unis. Il faut aussi que les normes sanitaires et environnementales de l’Union soient complétées par des normes sociales et fiscales plus exigeantes, et par un système de régulation des marchés financiers : sur ce point, l’idée d’une « taxe Tobin européenne » jadis défendue par François Hollande et enterrée sous la pression des Britanniques pourrait être utilement remise à l’ordre du jour.

Une union à géométrie variable

Les Etats européens ont des histoires, des traditions, des situations et des ambitions différentes : à 28, et même à 27 sans le Royaume-Uni, il est impossible de faire le saut du fédéralisme. Certains Etats n’ont pas adopté l’euro, d’autres ne veulent pas de Schengen ; certains s’opposent à l’idée d’une défense européenne et ne croient qu’à l’OTAN ; certains ne reconnaissent aucun caractère contraignant à la Charte Européenne des Droits Fondamentaux. L’Europe fédérale ne pourra donc se faire qu’à l’initiative de quelques Etats qui forment le « noyau dur » de l’Union et qui, à ce jour, appliquent l’ensemble de l’acquis communautaire. Il pourrait s’agir, par exemple, des Etats de la zone euro, qui ont déjà franchi une étape décisive en renonçant à leur souveraineté monétaire et en acceptant des règles contraignantes pour assurer la stabilité de la monnaie unique. La zone euro doit être dotée d’une véritable gouvernance politique et prolongée par une véritable union bancaire et par un Trésor public européen. Plutôt qu’une Europe « à la carte », c’est donc vers une « Europe à deux vitesses » qu’il faut tendre : un noyau dur constitué d’Etats qui souhaitent approfondir l’Europe et avancer ensemble vers le fédéralisme, et une union plus large, à 27 ou à 28, constituée d’Etats qui se reconnaissent dans les valeurs européennes et qui souhaitent rester dans le marché unique.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s