Six tabous à briser pour refonder (vraiment) l’école.

Premier tabou : la fin du collège unique. Au nom d’un égalitarisme rigide, le système éducatif français prétend corriger les inégalités en assignant les mêmes objectifs à tous les élèves, et ce jusqu’à la fin du collège. En réalité, notre système éducatif ne corrige pas les inégalités. Les élèves arrivent à l’école avec des capacités différentes, et il est illusoire de penser que l’école a le pouvoir de gommer ces différences. Si l’école impose à tous les élèves un niveau d’exigence élevé, elle conduit fatalement les plus faibles à l’échec. A l’inverse, un nivellement par le bas pénalisera les meilleurs élèves. L’objectif de l’école doit être de faire progresser chaque élève selon ses capacités ; pour cela, elle doit proposer des enseignements plus individualisés, adaptés au profil de chacun. Cela exige de remettre en cause le dogme du collège unique, d’accorder beaucoup plus d’autonomie aux établissements scolaires dans l’organisation des enseignements, et de créer un parcours professionnalisant pour les élèves en situation de décrochage scolaire dès le début du collège. 

Deuxième tabou : les rythmes scolaires. L’une des particularités françaises est la lourdeur des journées d’école : avant la réforme Peillon, les écoliers avaient six heures de classe par jour. Or, toutes les études s’accordent à dire que les heures de classe de l’après-midi sont contre-productives, car les élèves sont moins concentrés et ont plus de difficultés pour assimiler les informations et s’impliquer dans des activités intellectuelles. La réforme des rythmes scolaires de 2013 allait dans le bon sens : le décret Peillon a étalé la semaine d’école sur 9 demi-journées (au lieu de 8 auparavant) ; en contrepartie, la journée d’école finit plus tôt : les élèves sont ensuite pris en charge par des animateurs dans le cadre d’activités périscolaires financées par les municipalités. Cependant, la réforme Peillon n’est pas satisfaisante. Tout d’abord, sa mise en œuvre a été bâclée car de nombreuses municipalités ne disposent pas de moyens suffisants pour offrir des activités périscolaires de qualité aux élèves. Deuxièmement, la journée d’école reste lourde puisqu’il y a toujours classe l’après-midi. Troisièmement, la réforme ne concerne que les écoles : il y aurait sans doute beaucoup à faire dans les collèges. Enfin, la réforme Peillon s’est attaquée uniquement aux rythmes journaliers sans toucher au calendrier scolaire. Il serait souhaitable de raccourcir les congés d’été pour pouvoir alléger les semaines de cours de l’ensemble des élèves. Mais le calendrier scolaire est un véritable totem : quiconque envisage de toucher aux sacro-saintes vacances d’été risque de s’attirer les foudres des enseignants et des parents d’élève, mais également des professionnels du tourisme.

Troisième tabou : la réforme du Bac. Pour alléger le calendrier des épreuves et réduire le coût de l’examen (environ 100 millions d’euros chaque année), il faut réduire à trois ou quatre le nombre d’épreuves terminales dans chaque filière et faire basculer en contrôle continu les autres épreuves : seules les disciplines majeures de chaque filière feraient alors l’objet d’une évaluation finale. L’allègement du calendrier permettrait aussi de reporter de quelques jours le début des épreuves et de reconquérir en partie le mois de juin, puisqu’actuellement les cours finissent autour du 10 juin dans les lycées. La réforme du Bac est aussi l’occasion de repenser les spécificités de chaque filière : revaloriser la voie professionnelle par des épreuves plus exigeantes, renforcer l’importance des langues vivantes et l’ouverture sur l’international dans la filière littéraire, et réaffirmer la vocation scientifique de la filière S (trop souvent perçue comme une filière ouvrant toutes les portes et donnant accès à tous les métiers). La réforme du Bac doit être la clé de voûte de la réforme du lycée, car c’est le Bac qui détermine l’organisation des enseignements au lycée.

Quatrième tabou : la formation des enseignants. Les enseignants débutent leur carrière sans être suffisamment armés pour faire face aux difficultés majeures du métier. La formation initiale des enseignants, dévoyée pendant plus de vingt ans par le pédagogisme angélique dispensé dans les IUFM, a été améliorée ces dernières années. Il reste cependant beaucoup à faire dans certains domaines tels que la prise en charge des handicaps, la gestion des élèves violents, la lutte contre le décrochage ou encore l’éducation au numérique. Il faut aussi que les enseignants apprennent à évaluer les « compétences sociales » des élèves (l’écoute, la patience, l’empathie, la solidarité, le travail en équipe, etc.) car ces compétences, encore peu valorisées aujourd’hui, sont indispensables à l’apprentissage de la citoyenneté ainsi qu’à l’insertion professionnelle.

Cinquième tabou : l’évaluation des enseignants. Il s’agit d’un problème majeur : dans l’enseignement secondaire, les professeurs sont inspectés en moyenne une fois tous les six ans, ce qui ne permet évidemment pas d’assurer un suivi efficace. Cette situation est liée au fait que les inspecteurs pédagogiques régionaux sont trop peu nombreux pour inspecter régulièrement tous les professeurs. De plus, le rapport d’inspection, qui va déterminer la note pédagogique de l’enseignant, se fonde sur une seule séance de cours qui n’est pas représentative du travail fourni par l’enseignant sur l’ensemble de ses classes et sur l’ensemble de l’année. Il faut donc réfléchir à d’autres modalités d’évaluation, telles que l’évaluation par les pairs (un ou plusieurs professeurs assistent à quelques cours d’un collègue pour le conseiller). Ce genre de pratiques existe déjà dans certains établissements de façon informelle : elle pourrait être généralisée et institutionnalisée.

Sixième tabou : le système d’affectation des enseignants. Il serait souhaitable de réformer l’actuel système de barème, qui privilégie trop souvent l’ancienneté au détriment du mérite. Le système est en effet conçu de telle sorte que les enseignants débutants, qui ont un barème faible, sont affectés prioritairement dans les établissements les plus difficiles alors qu’ils ont peu d’expérience. Il faut généraliser les postes à profil pour les établissements difficiles, avec des conditions plus attractives pour les enseignants (formation spécifique, indemnité conséquente, service allégé, emploi du temps aménagé de façon à favoriser le travail interdisciplinaire, etc). Par ailleurs, le système actuel encourage peu la mobilité des personnels enseignants : lorsqu’un professeur demande à changer d’établissement, il perd le bénéfice de son ancienneté sur le poste précédent. De plus, l’enseignant qui mute se retrouve exposé au risque de voir son nouveau poste supprimé en cas de réduction de la dotation horaire de l’établissement car, lorsqu’un poste est supprimé dans une discipline, on éjecte le « dernier arrivé ». Par conséquent, le système pénalise les enseignants qui mutent et favorise ceux qui restent longtemps sur le même poste. Or, des changements d’établissement plus fréquents inciteraient les enseignants à renouveler davantage leurs pratiques et permettraient, accessoirement, de fluidifier le mouvement des mutations. Il ne s’agit pas d’obliger les professeurs à muter tous les cinq ou dix ans, mais de mettre en place des conditions plus incitatives, par exemple en supprimant les points d’ancienneté sur poste et en créant une bonification spéciale pour les professeurs les plus mobiles au sein de leur académie.

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