Burkini : la France prise au piège

J’ai longtemps hésité avant de consacrer un billet au burkini, car je trouve cette polémique totalement grotesque. A titre personnel, je désapprouve l’interdiction du burkini. L’attitude la plus raisonnable aurait été d’ignorer ce vêtement ridicule, qui ne méritait pas toute la publicité qu’on lui a faite cet été. Evidemment, le burkini nous choque parce qu’il heurte notre conception républicaine du vivre-ensemble et parce que ce vêtement est le symbole d’une idéologie wahhabite rétrograde venue d’ailleurs. Evidemment, de nombreuses femmes portent le burkini sous la pression de leur famille ou de leur mari, et non par choix. Evidemment, le port du burkini dans un pays comme la France a quelque chose d’anachronique et d’incompréhensible, quand on sait qu’au Maghreb et au Proche-Orient des femmes se battent pour avoir le droit de ne pas porter le voile. Malgré tout, je crois qu’interdire le burkini est une erreur, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, cette interdiction est une violation des libertés individuelles : au nom de quel principe républicain les pouvoirs publics s’autorisent-ils à empêcher des femmes de venir à la plage dans une tenue qui recouvre leur corps et leurs cheveux ? Le Conseil d’Etat a d’ailleurs invalidé l’arrêté du maire de Villeneuve-Loubet, et cette décision va faire jurisprudence. A droite, certains voudraient légiférer, alors même qu’une loi interdisant le burkini serait probablement anticonstitutionnelle. De plus, l’interdiction du burkini alimente l’image fantasmée d’une France islamophobe et renforce, d’une certaine façon, la thèse du « choc des civilisations », au plus grand bonheur des salafistes les plus durs. Les photos de policiers français interpelant des femmes musulmanes sur les plages de la Côte d’Azur ont déjà fait le tour du monde et vont nourrir pendant des mois la propagande antifrançaise de Daesh.

L’interdiction du burkini n’a rien à voir avec la loi de 2004 sur les signes religieux ou la loi de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans les espaces publics. La loi de 2004, injustement qualifiée de loi « anti-voile islamique », se fonde sur le principe de laïcité : elle interdit les signes religieux ostentatoires dans les écoles publiques afin d’empêcher l’intrusion du prosélytisme religieux et la banalisation du communautarisme dans les établissements scolaires. La loi de 2010 interdit dans les espaces publics les tenues qui dissimulent le visage, telles que la burqa. A titre personnel, je suis tout à fait favorable à ces deux lois parce qu’elles sont conformes à notre Constitution et qu’elles renforcent la République. Mais l’interdiction du burkini sur les plages est un autre débat, elle n’a rien à voir avec la laïcité, elle ne concerne pas une tenue dissimulant le visage et n’est justifiée par aucun principe constitutionnel.

Le burkini est un piège, et nous sommes tombés dedans. L’interdiction du burkini est contre-productive, elle affaiblit la République au lieu de la renforcer. Comme l’a dit fort justement la journaliste libanaise Joumana Haddad dans les colonnes de Libération, le burkini est devenu, du fait même de son interdiction, un « symbole de révolution ». Au lieu de lutter contre le communautarisme et la banalisation de l’islamisme, l’interdiction du burkini risque d’avoir l’effet inverse en faisant passer pour des victimes les femmes qui le portent. L’émancipation ne se décrète pas, elle doit venir des femmes musulmanes elles-mêmes : il faut donc aider ces femmes à libérer leur corps, et non les punir sous prétexte qu’elles refusent de le faire.

Source: Huffington Post.

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6 réflexions sur “Burkini : la France prise au piège

  1. Que ces propos sont sensés, honnêtes et droits dans leurs plus simples appareils !!! Sous mes mots un peu légers, je veux dire combien je suis d’accord avec le fait que ce sont Les Femmes musulmanes qui doivent choisir.
    Donnons leur notre soutien mais laissons-les gérer, elles savent tellement mieux que nous ce qu’il est bon de faire et à quel moment elles pourront le faire.
    Cette polémique fait enfler les mentalités rebelles de leur jeunesse, ces maires n’ont décidément rien compris à l’humain.

  2. On ne peut qu’être d’accord avec votre billet. Le tohu bohu politico-médiatique nous ridiculise et nous fait tomber dans le piège d’une habile provocation.
    Au XIXème siècle tout le monde se baignait en burkini et au XXème c’était le bikini qui faisait scandale, comme les hommes aux cheveux long perturbaient les populations en 1960…
    Il fallait l’ignorer, tout simplement. Mais les maires, par électoralisme supposé, ont initié une polémique qui est devenue incontrôlable.

  3. Oui bien sur mais:1) ce vetement n’est pas plus ridicule qu’un autre, religieux ou pas. 2) Arretez de dire que les musulmanes se couvrent le corps sur pression de leur mari ou frere: la plupart sont persuadees que c’est bien de le faire, qu’ainsi elle sont de bonnes musulmanes. Pas plus de « pression » ici que celle qui en poussent d’autres a se mettre une hostie dans la bouche d’un air contrit le dimanche. 3) on sait bien que ce n’est pas le burkini en lui-meme qui est en cause, mais bien la peur sourde qu’ont de nombreux Francais des Musulmans, de la montee de l’integrisme, et le lien qui est fait avec le terrorisme. Or le burkini represente plutot une liberation des Musulmanes par rapport a l’integrisme: selon lesdits integristes, une femme ne doit simplement pas aller a la plage ni se baigner ! Les politiques (et les maires), comme vous le dites, sont tombes dans le piege.

    • Pierre, excusez-moi de pinailler, mais votre comparaison entre le port du burkini et le fait de communier à la messe me semble un peu tirée par les cheveux. Aller à l’église et aller à la plage, ce n’est pas la même chose! Aller à la messe est en soi une démarche éminemment religieuse. Aller à la plage n’a rien de religieux. Le problème vient justement du fait que pour les intégristes (salafistes ou autres), il n’y a plus de frontière entre le religieux et le profane: tout doit être religieux, et la religion doit pouvoir s’exprimer en tout lieu et en toute occasion.

      En ce qui concerne les « pressions » subies par certaines musulmanes pour qu’elles portent le voile, vous avez tort de les minimiser. Même si de nombreuses musulmanes disent porter le voile par choix personnel, vous ne pouvez pas nier que dans certaines familles, et dans certains quartiers, il existe une pression sociale énorme sur les filles musulmanes qui refusent de porter le voile: elles sont harcelées, insultées, traitées de « putes », de « mauvaises musulmanes », etc. Des tas de témoignages le disent depuis maintenant une quinzaine d’années, mais le problème a été longtemps ignoré des pouvoirs publics. Donc associer « burkini » et « libération des musulmanes », c’est assez saugrenu…

  4. Tout a fait du même avis. Aucune raison invoquée n’est justifiée.l’ hygiène, foutaise ,en piscine,oui, mais en mer, franchement….Ordre publique, encore plus cretin, et puis quoi.l’important,ce sont les libertés individuelles.
    Il reste que l’idée de NKM demande réflexion. Considérer le côté sectaire a combattre du Salafisme ?

    • Oui, même si le lien entre burkini et salafisme n’a rien d’évident (dans les familles véritablement salafistes, je ne suis pas sûr que les femmes aillent à la plage).

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