La consternante bienveillance des élites face à « Nuit Debout »

Les médias et les responsables politiques français font preuve d’une étonnante complaisance à l’égard du mouvement « Nuit Debout », souvent présenté comme une grande révolte citoyenne comparable à « Occupy Wall Street » ou aux « Indignés » espagnols. « Nuit Debout » a pourtant une ampleur beaucoup plus limitée que les autres mouvements auxquels on ne cesse de le comparer. Quelques centaines de personnes se rassemblent chaque nuit sur la Place de la République à Paris depuis fin mars : nous sommes très loin des dizaines de milliers d’Espagnols qui ont participé aux manifestations des « Indignados ».

Que veulent-ils donc, ces gens qui ont investi la Place de la République ? Jusqu’à présent, le mouvement « Nuit Debout » a passé plus de temps à s’organiser qu’à élaborer des propositions concrètes : les discussions partent dans tous les sens mais aucun objectif commun n’a été clairement exprimé, à part celui de faire « converger les luttes ». Vaste programme ! La loi El Khomri n’a été que le déclencheur de la mobilisation. Les revendications dépassent largement le simple retrait de la loi : les participants rejettent le système politique, condamnent le capitalisme et imaginent une société plus juste et plus solidaire. En fait, on ne sait pas ce que veulent précisément tous ces gens (peut-être ne le savent-ils pas eux-mêmes), et l’on conçoit difficilement comment des revendications concrètes pourraient émerger d’un mouvement si informel et si hétéroclite. Ce mouvement, dit-on, ne fait que commencer : le problème, c’est justement qu’il n’en finit pas de commencer.

« Nuit Debout », c’est l’apologie naïve de la démocratie directe comme solution miraculeuse à tous les défis du XXIe siècle. Les acteurs du mouvement rejettent les cadres de la démocratie représentative et rêvent de refonder le système politique par le bas. Certes, la démocratie représentative a ses limites. Mais le clientélisme, la corruption et l’incompétence de quelques élus ne sont pas des raisons suffisantes pour dénigrer un système qui a fait ses preuves et qui reste sans doute, malgré tout, le moins mauvais des systèmes politiques. Les vrais démocrates doivent se méfier de « l’ultra-démocratisme » qui prône une démocratie intégrale, absolue et directe, immédiatement et sans compromis : cette démocratie-là n’est qu’une utopie d’adolescent révolté.

« Nuit Debout » est abusivement présenté comme une révolte des « jeunes ». Mais de quels « jeunes » parle-t-on ? Ceux qui occupent la Place de la République sont, pour la plupart, des étudiants parisiens issus de catégories sociales qui ne sont pas spécialement défavorisées, même si quelques travailleurs précaires se sont adjoints au mouvement. Parmi ces étudiants, beaucoup sont proches de l’extrême gauche et de la mouvance altermondialiste. Ces jeunes gens ne sont donc pas du tout représentatifs de la jeunesse française dans sa diversité : il s’agit d’un mouvement ultra-minoritaire. Ce n’est qu’une bulle de radicalité dans une France largement dépolitisée. D’ailleurs, « Nuit Debout » intéresse peu les catégories populaires. Même s’il a essaimé dans plusieurs grandes villes de province, ce mouvement reste un phénomène de « centre-ville » qui peine à s’exporter dans les banlieues, les villes moyennes et les campagnes.

« Nuit Debout » est décrit, à tort, comme une forme de contestation tout à fait inédite. Les médias ont la mémoire courte : en 2013, le mouvement d’opposition à la loi sur le « mariage pour tous » avait déjà donné lieu, pendant plusieurs semaines, à des rassemblements nocturnes sur les places publiques des grandes villes, au cours desquels des gens de tous âges discutaient, débattaient, chantaient, imaginaient une société différente. Ce mouvement avait un nom, lui aussi : les « Veilleurs ». Comme les acteurs du mouvement « Nuit Debout », les « Veilleurs » prônaient la résistance non-violente face à un projet de loi gouvernemental qu’ils jugeaient dangereux et contraire à leurs valeurs.

L’intérêt des médias pour « Nuit Debout » peut s’expliquer facilement : ce mouvement leur offre un petit feuilleton très utile pour meubler du temps d’antenne ou remplir quelques colonnes de journal. En revanche, la fascination d’une partie de nos responsables politiques à l’égard d’un mouvement qui les rejette radicalement est assez navrante. Que la gauche bobo tombe en pâmoison devant « Nuit Debout », on peut encore le comprendre. Mais certains responsables de la droite et du centre, sans doute mus par une espèce de jeunisme puant la démagogie à plein nez, ont eux aussi exprimé publiquement leur sympathie pour les activistes qui occupent la Place de la République : c’est lamentable.

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8 réflexions sur “La consternante bienveillance des élites face à « Nuit Debout »

  1. Le meme dedain que jean francois cope ! Les hippies aussi avaient des idees d attardees adoscelents congenitaux et j en passe. Que de haine pour un mouvement spontanne et citoyen qui ne cherche pas grand chose sinon dire son manque de confiance dans les politiques.

    • Je n’ai ni dédain ni haine pour ces gens. Ce qui me choque, ce n’est pas le mouvement lui-même mais la complaisance dont les politiques font preuve à son égard (alors même qu’il s’agit d’un mouvement de rejet de la classe politique). La comparaison avec les hippies me semble un peu tirée par les cheveux (sans mauvais jeu de mots!): quelques centaines de personnes qui campent la nuit sur des places publiques sans revendications claires sont difficilement comparables à la contre-culture hippie qui dénonçait la guerre aux Etats-Unis à une époque où le gouvernement américain expédiait des milliers de jeunes conscrits se faire trucider au Vietnam.

      • Vous dites n’avoir aucun dédain, ce qui est difficile à croire vu le ton de l’article. Vous dites clairement que personne ne sait ce qu’ils veulent alors que vous répondez vous-même dans la phrase précédente, ils veulent une société plus juste. Ils ne font pas de revendications ni de grandes déclarations, ils réfléchissent, ils réfléchissent à l’après-capitalisme, peut-on vraiment les blâmer ? Le capitalisme mondialisé a rendu la démocratie obsolète car les représentants de la démocratie sont de plus en plus proches des propriétaires des moyens de production et les propriétaires des médias,(parfois ils le sont eux mêmes comme Dassault) donc les élites financières et économiques.

  2. Il est gravissime d’affirmer que la démocratie est obsolète. Elle ne l’est pas. Et le capitalisme non plus, car nous n’avons rien pour le remplacer. On peut réguler, humaniser le capitalisme, mais on ne peut en sortir sans avoir un contre-modèle solide à proposer. Or, ce contre-modèle n’existe pas, à moins de considérer que le communisme ou l’anarchisme autogestionnaire soient notre avenir. Ce n’est pas mon avis.

  3. J’ai dit que le capitalisme rend la démocratie obsolète, je pense qu’au moins il tend à la rendre obsolète. Ce n’est pas « gravissime » de l’affirmer, je peux même l’étayer comme j’ai commencé à le faire précédemment. Je vous propose à ce sujet de lire les thèses de Colin Crouch, un politiste et sociologue britannique. Crouch s’intéresse depuis le début des années 1970 aux mutations du capitalisme. Après plusieurs livres sur le rôle des syndicats et les conflits de classe dans le monde industriel, il travaille, depuis les années 2000, sur le néo-libéralisme et les « conséquences de la prise de pouvoir financière sur la vie publique » (le titre de son dernier livre, pas encore traduit en français : The Knowledge Corrupters. Hidden Consequences of the Financial Takeover of Public Life).
    En 2004, il publie Post-democracy, traduit en français en 2013, chez un éditeur universitaire britannique, Polity. La thèse qu’il y défend ? La démocratie a connu son âge d’or en Europe après la Seconde Guerre mondiale, mais est aujourd’hui en déclin sous l’effet – notamment – de l’émergence des multinationales et des lobbys qui défendent les intérêts de ces dernières. En « post-démocratie », la politique « est redevenue l’affaire d’élites fermées ». « Une société post-démocratique est une société qui continue d’avoir et d’utiliser toutes les institutions de la démocratie [parlements, élections, règle de la majorité], mais dans laquelle elles deviennent progressivement une coquille vide », détaille Crouch – qui n’estime pas que les sociétés européennes sont déjà entrées en post-démocratie, mais qu’elles y tendent sérieusement.
    Les signes de cette évolution ? Les partis de gauche se coupent de leurs bases (Crouch étudie en particulier le virage du Labour Party britannique sous l’impulsion de Tony Blair), la classe politique en général « est coupée de l’opinion publique » et préfère s’assurer le soutien de lobbys qui pourront financer les campagnes futures, de nombreuses fonctions de l’Etat sont sous-traitées au secteur privé, et les campagnes électorales se réduisent à des « campagne[s] de marketing fondée[s] ouvertement sur des techniques de manipulation employées pour vendre des produits. »
    En ce qui concerne votre réponse au capitalisme: « il n’y a pas d’alternative, les seuls contre-modèles sont l’anarchie et le communisme », je ne peux que de nouveau souligner votre manque de perspectives et votre dédain pour ce qui n’entre pas dans le cadre usuel de votre schéma de pensée. Les Nuit debout ont au moins l’avantage de réfléchir hors du cadre prédéfini et pavlovien du capitalisme.

    • Merci pour votre commentaire, Gabriel. J’avais entendu parler du concept de « post-démocratie » mais je ne connaissais pas les travaux de Crouch. De mon point de vue, c’est la démocratie dans un cadre national qui est en partie dépassée en raison de la mondialisation financière et de la transnationalisation des firmes: c’est pourquoi je pense qu’il faut bâtir une démocratie à l’échelle européenne (elle n’est qu’embryonnaire actuellement) et à l’échelle mondiale pour faire contrepoids aux firmes et réguler plus efficacement le capitalisme.

      Certes, « Nuit Debout » réfléchit en dehors des cadres de pensée du capitalisme et de la démocratie représentative classique. Je n’ai pas de haine contre ce mouvement. Mais cela ne mènera pas bien loin: ceux qui s’obstinent à voir dans « Nuit Debout » un authentique mouvement révolutionnaire ou une authentique expérience de démocratie directe se mettent le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Ce mouvement n’est qu’une petite bulle révolutionnaire sans lendemain, un petit moment d’utopie gauchisante qui finira par s’essouffler et se noyer dans « l’entre-soi ». Peut-être suis-je dans l’erreur: l’avenir le dira. J’étais étudiant au moment des grèves contre le CPE en 2006, et « Nuit Debout » me rappelle un peu les campus bloqués et les AG de cette époque-là: une parodie de démocratie et des pseudo-débats opposant des étudiants trotskistes à des étudiants libertaires ou altermondialistes.

      Salutations.

      • Bonjour,
        Merci pour votre réponse. Concernant le capitalisme et son influence sur la démocratie, je vous trouve contradictoire dans vos solutions. Créer une superstructure européenne qui se voudrait démocratique ne serait elle finalement pas encore plus coupée de l’opinion publique, encore plus financée par des lobbies encore plus puissants ? Ne feriez-vous pas que transposer le problème national et européen actuel à l’échelon supérieur ? Aujourd’hui, de Barroso à Monti en passant par Lagarde et beaucoup d’autres, les ex-banquiers prennent les décisions. Vous laisseront ils gentillement les clés du camion ?
        Concernant les manifs de 2006 anti-CPE, qui entre autres permettait aux entreprises d’employer un jeune en période d’essai sur une durée de 2 ans, c’est un excellent exemple de démocratie : jusqu’à 3millions de manifestants, 83% d’opinion publique favorable au retrait de la loi, malgré le jusqu’auboutisme du gouvernement (refus d’amender, utilisation de l’article 49-3, etc..)
        Finalement, essoufflés, les manifestants auront eu raison du gouvernement qui avait sans doute oublié qu’il devait être au service de ses citoyens et non leur maître.
        Concernant Nuit Debout, j’ai un peu peur de l’entre-soi que vous évoquez. qui sait, comme pour le CPE, les français sauront-ils joindre les classes sociales quand il le faudra ?
        Excusez les fautes de frappe, écrire sur le mobile est difficile, et je suis au travail, donc un peu pressé.
        Salutations

      • Bonjour, et merci pour votre commentaire.

        Quand j’ai parlé du mouvement anti-CPE, je faisais référence aux blocages d’université, et non aux manifestations. Plusieurs campus (à Paris, Lille, Rennes, Toulouse…) ont été pris en otage par une poignée d’étudiants ultra-minoritaires et fortement politisés, généralement proches de l’extrême-gauche. Comme les acteurs du mouvement « Nuit Debout », ces étudiants rêvaient du Grand Soir et imaginaient une société post-capitaliste. Leurs revendications dépassaient largement le simple retrait du CPE. D’ailleurs, quand le gouvernement a cédé, les étudiants les plus radicaux ont voulu prolonger les blocages pour élargir leurs revendications: cette tentative de prolonger les blocages après le retrait du CPE a suscité de vives protestations et des confrontations assez houleuses lors des AG. A l’époque, j’étais étudiant moi aussi, et j’étais contre le CPE, mais je désapprouvais totalement les blocages d’université. Les gens qui avaient l’audace de contester les blocages se prenaient des oeufs dans la figure et se faisaient traiter de « fachos » par ces gentils étudiants gauchistes amoureux du débat démocratique. Alors bon, quand je vois ce mouvement « Nuit Debout », vous imaginez bien qu’il ne me rappelle pas de très bons souvenirs. Par ailleurs, je voudrais rappeler que si le gouvernement a cédé en 2006, ce n’est pas grâce aux étudiants qui bloquaient les universités: le gouvernement De villepin a fait marche arrière parce que, comme vous l’appelez rappelé, l’opinion publique était très majoritairement opposée au texte, et parce qu’il y a eu des manifestations massives dans toute la France (auxquelles j’ai d’ailleurs participé). C’est aussi parce qu’une partie de la droite et du centre était opposée au CPE. Le gouvernement était donc dans une impasse totale.

        Vous posez une bonne question: bâtir une démocratie européenne, n’est-ce pas prendre le risque de transposer à l’échelon européen les dysfonctionnements observés dans nos démocraties à l’échelle nationale? De fait, l’Union européenne fonctionne DEJA d’une façon très technocratique, elle est DEJA dominée par de puissants lobbys: le Parlement européen est d’ailleurs devenu le paradis des lobbys. Démocratiser les institutions européennes serait, à mon sens, un moyen d’introduire plus de transparence dans le fonctionnement de l’UE, et de rééquilibrer un peu le rapport de forces en faveur des citoyens européens.

        Je reste intimement persuadé que la démocratie représentative est le moins mauvais des régimes, malgré toutes ses imperfections. Le lobbying fait structurellement partie de la vie démocratique: il n’est pas choquant que des groupes privés cherchent à défendre leurs intérêts et à peser sur les décisions politiques. Les lobbys attirent l’attention des pouvoirs publics sur les besoins et sur les problèmes spécifiques à un secteur d’activité: les intérêts défendus par les lobbyistes ne sont pas illégitimes. D’ailleurs, certains lobbys ont permis de préserver des acquis précieux qui étaient menacés: les lobbys européens de la culture et de l’audiovisuel ont largement contribué au maintien de « l’exception culturelle ». Ce qui est choquant, c’est que des élus se laissent acheter par les lobbys les plus puissants. Les élus sont en principe les garants de l’intérêt général, et ne doivent pas décider uniquement en fonction d’intérêts privés ou catégoriels.

        Il ne faut pas négliger le pouvoir que peuvent avoir les citoyens par leur vote. Si les responsables politiques ne remettent pas en cause le système financier, c’est parce que les citoyens placent au pouvoir des hommes ou des partis qui ne remettent pas en cause fondamentalement ce système. Si les gens voulaient vraiment rompre avec ce système, ils pourraient le faire par les urnes. C’est arrivé dans plusieurs pays: en Islande, le gouvernement a décidé d’envoyer balader les banques, de ne pas honorer ses dettes et de dévaluer sa monnaie. En Argentine, le gouvernement populiste a envoyé balader l’OMC et le FMI et a restauré des barrières protectionnistes. Et je ne parle même pas du Venezuela ou de la Bolivie. Quant à la Grèce, je rappelle que Tsipras a été élu démocratiquement sur la base d’un programme antilibéral, et qu’il a fait le CHOIX de rester dans la zone euro alors qu’il aurait très bien pu envoyer balader la BCE, sortir de l’euro et mener la politique qu’il préconisait.

        Je pense que les citoyens ne sont pas suffisamment conscients du pouvoir qu’ils peuvent avoir. Quand je vois les taux d’abstention record qui sont atteints lors des élections européennes, je suis affligé, car ceux qui ne votent pas sont les premiers à se plaindre de l’Europe. Les citoyens ont le pouvoir de faire changer les choses: encore faut-il qu’ils en aient la volonté. Il est trop facile de dire: « c’est la faute des lobbys », « c’est la faute de la finance ». Les gens n’ont qu’à voter pour les candidats qui veulent rompre avec ce système. L’offre politique existe, mais en fin de compte, ce sont presque toujours les partis de gouvernement traditionnels qui emportent la mise.

        Cordialement,

        Le Centriloque

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