Le « pari » du FN: le vote FN analysé par le démographe Hervé Le Bras

Dans son dernier livre intitulé Le pari du FN, le démographe et historien Hervé Le Bras cherche à répondre à deux questions simples : qui vote FN et pourquoi ? En examinant des dizaines de cartes à différentes échelles et en croisant de multiples indicateurs, l’auteur analyse avec une remarquable précision la géographie du vote frontiste. Ce faisant, Hervé Le Bras bouscule certaines idées reçues et dépasse l’opposition habituelle entre « vote d’adhésion » et « vote de protestation ».

D’après l’auteur, l’électorat du FN est aujourd’hui majoritairement constitué de Français qui habitent les villes moyennes, les zones périurbaines et les communes rurales en crise, et qui ont le sentiment (souvent justifié) que leur situation sociale est bloquée. Dans cette partie de l’électorat, le vote FN n’est pas un simple « vote protestataire », mais plutôt une sorte de « pari », comme dans les jeux de hasard. Pour Hervé Le Bras, voter Front National est comme acheter un ticket de Loto : la probabilité de perdre est supérieure à celle de gagner, mais les gens veulent quand même tenter leur chance car l’espoir de gain l’emporte sur la peur de perdre la mise initiale. De même, les électeurs du FN savent que ce parti a peu de chances d’arriver au pouvoir et de tenir ses promesses, mais ils n’attendent plus rien des partis de gouvernement traditionnels, et le FN représente leur seul espoir de changement. « D’un côté, la légère amélioration que promettent les partis de gouvernement dont la victoire est probable ; de l’autre, un changement radical de situation au cas où le FN gagnerait et réussirait à gouverner, ce qui est hautement improbable », écrit Hervé Le Bras.

L’analyse des cartes montre que les régions ayant les taux de chômage les plus élevés et les plus fortes inégalités de revenus correspondent à celles où le Front National réalise ses meilleurs résultats. Mais l’auteur explique aussi que, contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas les populations les plus fragiles qui votent le plus en faveur du FN. Le vote frontiste n’est pas celui des chômeurs, des pauvres et des exclus : il provient plutôt des catégories sociales situées juste au-dessus, c’est-à-dire celles qui craignent de basculer dans la précarité. Or, cette peur du déclassement est exacerbée chez les personnes qui, dans leur entourage, connaissent quelqu’un qui a déjà basculé dans la précarité, notamment après un licenciement ou un divorce.

L’auteur interroge également les corrélations entre le vote FN et la présence de populations étrangères. Hervé Le Bras montre qu’à l’échelle nationale, si l’on excepte le cas particulier de l’Île-de-France, les régions qui ont la plus forte proportion d’étrangers correspondent à celles qui votent le plus en faveur du FN. Mais il montre également que cette logique s’inverse à l’échelle locale : les communes les plus favorables au FN correspondent à celles dont les habitants sont le moins en contact avec des populations étrangères. Le sentiment « d’invasion » se rencontre donc surtout chez les Français qui vivent suffisamment près des immigrés pour se sentir concernés par la question de l’immigration, mais pas assez près d’eux pour nouer des liens avec ces populations et pour s’habituer à leur présence. Au contraire, les Français qui côtoient des immigrés quotidiennement dans leur ville ou leur quartier sont habitués à leur présence et, par conséquent, moins réceptifs aux discours anxiogènes sur l’immigration : « Plus on est voisin des immigrés, plus on voit qu’ils nous ressemblent (…). La proximité diminue ou fait disparaître le sentiment d’étrangeté ou l’inquiétude nés de la différence d’origine. » La peur de l’immigration se cristallise donc sur une vision souvent abstraite et fantasmée de l’immigré.

Dans Le pari du FN, Hervé Le Bras s’efforce de proposer une théorie globale du vote FN tout en prenant en compte les spécificités de chaque région. L’auteur constate qu’à l’échelle nationale, la carte du vote FN est restée relativement stable depuis le milieu des années 80 : les régions dans lesquelles le vote frontiste est le plus important sont celles du nord, du nord-est et du sud-est. Au contraire, le vote FN demeure structurellement faible dans le grand ouest. Sans tomber dans le déterminisme géographique, Hervé Le Bras montre que les régions les plus favorables au FN coïncident avec les « pays de champs ouverts », par opposition aux « pays de bocage ». D’après l’auteur, cette concordance pourrait être liée aux mutations économiques et sociales qu’ont connues ces deux types de régions durant les dernières décennies : dans les « pays ouverts », qui se caractérisent par un habitat concentré, les populations ont assisté à la dissolution des relations de voisinage et de solidarité qui étaient liées à leur mode de vie traditionnel ; à ce problème est venu s’ajouter le choc de la désindustrialisation au nord et au nord-est. Les « pays de bocage », caractérisés par un habitat dispersé, ont en revanche connu un processus d’ouverture et de désenclavement lié aux remembrements, à l’urbanisation et à l’insertion dans la mondialisation. Les bouleversements économiques et sociaux des dernières décennies ont donc été vécus de façon beaucoup plus négative par les populations des « pays ouverts » que par celles des « pays de bocage ».

On pourrait reprocher à l’auteur de rompre, par moments, avec sa neutralité de scientifique et de laisser transparaître certains partis pris, notamment lorsqu’il critique la stratégie de captation des voix du FN utilisée par Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007. Mais cela ne remet pas en cause la précision ni l’acuité de cet ouvrage éclairant dont je recommande vivement la lecture.

Référence : Hervé Le Bras, Le pari du FN, Paris, éditions Autrement, 2015 (17,50 euros).

Hervé Le Bras (source: Les Echos).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s