Alain Soral est-il dangereux?

Alain Soral.

L’essayiste Alain Soral est connu depuis longtemps pour ses diatribes contre les féministes et les homosexuels. Poursuivi pour diffamation et pour incitations à la haine et à la discrimination, chassé des plateaux télé à cause de ses propos machistes et homophobes, il s’est réfugié sur le web où il se présente aujourd’hui comme un « dissident ». La victimisation fait partie de sa stratégie : Alain Soral se dit victime d’un « acharnement judiciaire » mais il sait pertinemment que les procès dans lesquels il comparaît lui offrent une formidable publicité. Soral n’est pas une victime : il a lui-même orchestré son « infréquentabilité » pour en faire une arme de propagande. Sur le site de son organisation « Egalité & Réconciliation », il se met en scène à travers de petites vidéos dans lesquelles il monologue sur le déclin de la France ou sur « l’impérialisme américano-sioniste » sans aucun contradicteur face à lui. Plus qu’un polémiste, Alain Soral est devenu un prédicateur, une sorte de télévangéliste, un gourou du web dont les clips sont visionnés par des dizaines de milliers d’Internautes.

Passé du PCF au FN avant de rejoindre en 2009 la liste « antisioniste » formée par son grand ami Dieudonné en vue des élections européennes, Alain Soral s’est constitué un fan-club hétéroclite réunissant des gens que tout aurait dû opposer : des sympathisants du FN, des altermondialistes venus de la gauche radicale, et des jeunes musulmans issus de l’immigration. Comment a-t-il réussi un tel exploit ? En usant d’une rhétorique populiste et antisystème parfaitement maîtrisée : théorie du complot, critique des élites politico-médiatiques, antiaméricanisme, antisionisme et antimondialisme sont les lieux communs de la propagande soralienne.

Alain Soral est-il antisémite ? Cela ne fait aucun doute. Soral est un antisémite maladif. Dans ses vidéos, il ne cesse de répéter que les juifs sont des « escrocs », des « menteurs », des « enfumeurs » et des « tricheurs ». Il considère la communauté juive comme le « noyau dur » de l’oligarchie financière mondiale. Il aime vilipender la mentalité « talmudique » et la « solidarité communautaire » juive. Naturellement, Soral n’avouera jamais son antisémitisme : il préfère se dire « judéophobe ». Y a-t-il une différence entre la judéophobie et l’antisémitisme ? Oui, mais elle est plutôt subtile : le terme « antisémitisme » a une connotation raciste alors que le terme « judéophobie » est beaucoup plus vague et s’applique à toute forme d’hostilité envers les juifs, quels qu’en soient les critères. Au bout du compte, le judéophobe et l’antisémite haïssent les mêmes personnes, et les raisons de cette haine importent peu. Tout au long de l’histoire européenne, la haine envers les juifs s’est nourrie de considérations tantôt religieuses, tantôt économiques, tantôt raciales, mais tous ces fantasmes ne sont que les différents visages d’une même haine. On signalera d’ailleurs qu’Alain Soral a fondé une maison d’édition, « Kontre Kulture », qui republie divers ouvrages antisémites comme ceux de la militante identitaire Anne Kling ou du journaliste d’extrême droite Martin Peltier (condamné en 1996 pour un article négationniste paru dans National-Hebdo).

Alain Soral se définit aussi comme « antisioniste ». Le terme « antisionisme » désigne en principe une hostilité envers l’Etat d’Israël, mais lorsqu’on écoute avec attention les théories qu’Alain Soral professe dans ses vidéos, on comprend vite que son « antisionisme » est un trompe-l’œil. Soral est obsédé par les juifs, et lorsqu’il parle des « sionistes », c’est bien la communauté juive qu’il vise. Quand Soral décrit les sionistes comme une « communauté organisée », riche et influente, contrôlant les principaux médias français, il réactive les stéréotypes que l’on trouvait à la fin du XIXe siècle dans la presse antisémite et recycle un vieux fantasme de l’extrême droite européenne : le fameux mythe du « complot juif ». Les juifs sont considérés comme les membres d’une communauté dont le but ultime serait la domination économique et idéologique du monde. Le CRIF, la LICRA, BHL, Finkielkraut, Cohn-Bendit, Kouchner, Patrick Cohen et les autres personnalités juives du monde politique ou médiatique sont dénoncés comme des agents de la propagande « sioniste ». Toute action judiciaire intentée par une organisation juive contre l’auteur de propos antisémites est systématiquement interprétée comme une offensive des « lobbys sionistes » et comme une atteinte à la liberté d’expression. Soral a fait du « sioniste » le nouvel ennemi de l’intérieur, le nouveau visage de l’anti-France, et a projeté sur lui tous les stéréotypes de l’antisémitisme traditionnel. Comment ne pas voir dans cet « antisionisme » autre chose qu’un antisémitisme déguisé ?

Alain Soral critique également ce qu’il appelle la « religion shoatique » et dénonce une sur-médiatisation et un « sur-enseignement » de la Shoah : sur le site « Egalité & Réconciliation », l’enseignement de la Shoah est d’ailleurs qualifié de « bourrage de crâne » (pour information, l’enseignement de la Shoah représente deux à trois heures de cours dans l’ensemble des programmes d’histoire du collège, et une à deux heures dans l’ensemble des programmes du lycée : on y consacre donc moins de temps qu’à la démocratie athénienne, à la Révolution Française ou à la décolonisation). Soral flirte aussi avec le négationnisme : dans ses vidéos, il prend la défense du négationniste Faurisson, « injustement persécuté », et ironise sur les chambres à gaz et sur le camp d’Auschwitz, « où l’on dit que 4 millions et demi d’êtres humains sont morts en moins de deux ans dans une pièce qui fait 100 mètres carrés, le plus grand prodige de l’humanité ! ». Inutile de s’attarder sur les approximations historiques de Soral : le vrai problème, c’est qu’en multipliant ce genre d’insinuations, Soral cherche à réhabiliter sournoisement les thèses de Faurisson sur la prétendue « impossibilité technique » du gazage des juifs.

Comment définir l’idéologie soralienne ? Alain Soral affirme qu’il n’est pas d’extrême droite et se réclame de la gauche anticapitaliste. Il a pourtant recyclé tous les poncifs et tous les thèmes classiques de l’extrême droite nationaliste : culte de la nation, rejet de l’immigration, antimaçonnisme, antisémitisme et antiparlementarisme (il critique en effet « la démocratie parlementaire où une assemblée de professionnels de la politique, formés et encadrés par la maçonnerie, stipendiés ou tenus en respect par l’Argent, joue devant le peuple le spectacle du débat démocratique »). Alain Soral est assez difficile à classer politiquement car il cherche à faire une synthèse du marxisme et du nationalisme : la révolution qu’il prône, ce n’est pas celle du prolétariat mondial mais celle des nations qui luttent pour la défense de leur identité. L’ennemi suprême des nations, c’est « l’Empire », expression fourre-tout qui englobe à la fois les Etats-Unis, l’OTAN, le FMI, Israël, l’Union européenne, les firmes multinationales, les banques, les financiers de Wall Street et la « bourgeoisie judéo-maçonnique ». L’essai d’Alain Soral paru en 2011 et intitulé Comprendre l’Empire est un catalogue de clichés conspirationnistes sur les juifs, les banques et les puissances de l’argent.

La devise du mouvement « Egalité & Réconciliation » est éloquente : « gauche du travail, droite des valeurs, pour une réconciliation nationale ». Soral prétend donc réconcilier la droite et la gauche dans le culte de la nation. Ce « populisme rouge-brun » (dixit la journaliste Evelyne Pieiller) rappelle étrangement la définition que l’historien Zeev Sternhell propose du fascisme : une idéologie confuse rejetant la démocratie libérale et mêlant des éléments empruntés à la gauche (socialisme, défense des travailleurs) et à la droite (nationalisme, ordre moral, défense des traditions). La galerie de portraits qui décore le site Internet d’Alain Soral reflète assez bien cette bouillabaisse idéologique : on y trouve, pêle-mêle, Che Guevara, Fidel Castro, De Gaulle, Poutine, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad (qui voulait « rayer Israël de la carte ») ou encore le nationaliste antisémite et royaliste Charles Maurras, fondateur de L’Action Française. On peut d’ailleurs s’amuser de voir qu’Alain Soral défend la liberté d’expression tout en faisant l’éloge de régimes qui la bafouent, comme la Russie de Poutine et l’Iran des ayatollahs.

Mais il y a pire. Bien pire. Soral se définit lui-même comme « national-socialiste » (c’est-à-dire nazi) et vante explicitement les bienfaits de la politique économique de l’Allemagne hitlérienne (images de propagande à l’appui). Pourtant, Soral se défend d’être un « nazi ». Dans un livre d’entretiens qu’il a co-signé en 2013 avec Eric Naulleau (Dialogues désaccordés), il se définit comme un « national-socialiste français » (comme si le fait d’ajouter l’épithète « français » rendait la chose moins odieuse). En fait, Soral se réclame d’un national-socialisme purement économique, purgé de toute considération raciale ou expansionniste. Mais le national-socialisme n’est pas un simple patriotisme économique. Le Troisième Reich a mis l’économie au service d’une idéologie belliciste, expansionniste et raciste : la planification de la production, l’exaltation de la « race allemande », la haine des juifs et la conquête d’un « espace vital » forment un tout cohérent. Et si Adolf Hitler est parvenu à réduire de façon spectaculaire le chômage en Allemagne, c’est en ramenant les femmes dans leur foyer, en embrigadant des milliers de chômeurs dans les SS, en réarmant l’Allemagne et en mettant en place une véritable économie de guerre dès le milieu des années 30.

Alain Soral est-il dangereux ? Oui. Il est dangereux parce que ses théories sont toxiques. Parce qu’il prêche la haine et le repli identitaire. Parce qu’il essaie de réhabiliter la pire idéologie du XXe siècle. Parce que c’est un extraordinaire manipulateur. Parce que ses vidéos et son site Internet ont une audience considérable. Parce qu’il est devenu le maître à penser de nombreux jeunes Français qui n’ont pas les repères politiques et historiques suffisants pour décrypter son discours. Oui, Alain Soral est dangereux.

Publicités

2 réactions sur “Alain Soral est-il dangereux?

  1. si alain Soral était dangereux son « mouvement » ER serait dissous, tout comme l’a été Oeuvre Française . D’ailleurs à ce demandé si il n’est pas une fabrique du système, dont la seule existence est de lancer des débats sur internet et de lui permettre de faire son petit commerce. pour le moment à t’il présenté des listes aux municipales, ce que tout le monde peut faire ? même pas !, à t’il des candidats dans une élection quelconque ? Sotons sérieux, il se donne une importance qu’il n’à pas. D’ailleurs il suffit de parler à de nombreux adultes pour se rendre que beaucoup ne le connaissent pas.

    • Bonjour et merci pour votre commentaire. Je suis d’accord avec vous: il ne faut pas surestimer le poids réel de l’organisation « E&R », qui ne représente pas une menace sérieuse pour la démocratie française. Quand je me demande si Soral est dangereux, je pense surtout à ses idées. Et je considère effectivement que les idées de Soral sont néfastes dans la mesure où elles contribuent à la banalisation de l’antisémitisme et du conspirationnisme ainsi qu’à une certaine forme de réhabilitation du nazisme (même si Soral ne saurait être considéré comme le seul responsable).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s