Quand Bolloré veut mettre au pas Canal +

Créée en 1984, la chaîne Canal + a fait souffler un extraordinaire vent de fraîcheur et de modernité sur la télévision française des années 80. A ses débuts, Canal + était la seule chaîne hertzienne privée et payante en France. Une partie des programmes était réservée aux abonnés, notamment le cinéma et le sport, mais les programmes gratuits (diffusés « en clair », c’est-à-dire sans cryptage) étaient la véritable vitrine de la chaîne. Le fameux « esprit Canal », c’était une certaine liberté de ton, un humour impertinent et décalé, un certain sens de la dérision et de l’irrévérence, une certaine façon de traiter l’actualité en mêlant divertissement, information et culture : c’est d’ailleurs sur Canal + qu’est né « l’info-tainment » à la française, avec l’émission culte « Nulle Part Ailleurs ». L’esprit Canal, c’était Philippe Gildas, Michel Denisot, les Nuls, les Guignols de l’Info, les « Deschiens », les parodies de Karl Zéro, les pitreries d’Antoine De Caunes et José Garcia, mais aussi des programmes « sérieux », des documentaires de qualité et des magazines d’investigation passionnants.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet esprit Canal ? Pas grand-chose depuis que Jean-Marie Messier et Vincent Bolloré sont passés par là. Le groupe Canal + est devenu un géant mondial de l’audiovisuel, mais la chaîne cryptée a perdu l’indépendance et la liberté de ton qui avaient tant contribué à son succès dans les premières années. Le « Grand Journal », qui a remplacé l’émission « Nulle Part Ailleurs », est devenu un talk show complaisant, insipide et ennuyeux, où l’on voit défiler des chroniqueurs dénués de toute impertinence. D’ailleurs, les audiences du « Grand Journal » ont chuté après le départ de Michel Denisot en 2013. Les programmes qui perpétuent l’esprit Canal se comptent maintenant sur les doigts d’une main : le « Zapping », le « Petit Journal » de Yann Barthès, le « Groland », et les Guignols de l’Info.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de Canal. Menacés de disparition au début de l’été 2015, les « Guignols » ont été sauvés in extremis, mais les auteurs historiques ont été remplacés par des petits nouveaux, et l’émission sera désormais réservée aux abonnés : cette décision de Vincent Bolloré, président de Vivendi (la société-mère du groupe Canal +), est un coup dur pour les fans et risque d’accélérer la baisse des audiences de la chaîne. Vincent Bolloré a également fait parler de lui cet été en interdisant la diffusion d’un documentaire sur l’évasion fiscale : ce documentaire mettait en cause le Crédit Mutuel, dont le président, Michel Lucas, est un ami personnel de Vincent Bolloré. Il existe un mot pour désigner ce genre de pratiques : censure.

Bolloré fait partie de ces grands industriels français qui, à l’instar de Xavier Niel, Francis Bouygues ou Arnaud Lagardère, ont choisi d’investir dans les médias en rachetant des groupes de presse ou des chaînes de télévision. Cette stratégie n’a en soi rien de scandaleux, elle permet de développer les médias français et contribue au rayonnement de la France dans le monde. Mais les médias ne sont pas des produits comme les autres. N’oublions jamais que l’indépendance des médias et le pluralisme de la presse sont des conditions indispensables à la démocratie. Hélas, Canal + n’est plus un média indépendant et joue de moins en moins son rôle de contre-pouvoir. En menaçant de supprimer les Guignols, en lissant les émissions jugées trop irrévérencieuses et en interdisant la diffusion de programmes susceptibles de froisser quelques puissants amis, Vincent Bolloré n’est-il pas en train de « mettre au pas » la rédaction de Canal + ? Si tel est vraiment son objectif, Bolloré pourrait bien réussir son coup. Mais dans le monde de l’audiovisuel, c’est le public qui décide : les téléspectateurs ne doivent pas sous-estimer le pouvoir qu’ils ont quand ils boycottent massivement une émission. Si l’audience des programmes saccagés par Vincent Bolloré s’effondre, les derniers bastions de « l’esprit Canal » seront peut-être sauvés. Peut-être.

V. Bolloré.

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