1988: Michel Rocard et l’ouverture au centre

Quand François Mitterrand fut réélu à la présidence de la République en 1988, il décida de former un « gouvernement d’ouverture » comportant à la fois des socialistes, des centristes et des personnalités issues de la société civile. Cette fameuse ouverture fut alors incarnée par Michel Rocard, figure emblématique de la « deuxième gauche », nommé à Matignon dès la réélection de Mitterrand. Le premier gouvernement Rocard ne comptait que trois centristes. Après les élections législatives de juin 88, le second gouvernement Rocard comptait sept personnalités de l’UDF, dont le radical Michel Durafour (Ministre de la Fonction Publique), le barriste Jean-Pierre Soisson (Ministre de l’Emploi) ou la giscardienne Hélène Dorlhac de Borne (Secrétaire d’Etat chargée de la Famille).

L’ouverture au centre n’était pas une nécessité absolue, mais un choix politique. Mitterrand avait annoncé dès sa réélection sa volonté de former un gouvernement d’ouverture. Aux législatives de 1988, le PS n’obtint qu’une majorité relative mais, puisqu’aucune majorité alternative n’était possible, les socialistes pouvaient quand même gouverner en s’appuyant soit sur les communistes, soit sur les centristes. A l’Assemblée Nationale, le groupe UDF resta dans l’opposition mais une partie des députés UDF, séduits par la démarche d’ouverture de l’exécutif, décida de constituer un groupe autonome afin de soutenir l’action du gouvernement Rocard : ainsi naquit le groupe UDC (Union du Centre), présidé par Jacques Barrot et composé d’une quarantaine de députés centristes issus de l’UDF. L’expérience prit fin en mai 1991 quand François Mitterrand poussa le Premier Ministre à démissionner (Rocard dira plus tard qu’il a été « viré »).

Selon une opinion couramment admise, cette expérience d’ouverture au centre aurait été un échec. Il est vrai que l’ouverture était plutôt timide. Seule une frange de l’UDF soutenait Michel Rocard, les centristes étaient peu nombreux au sein du gouvernement et les principaux porte-feuilles ministériels étaient détenus par des proches de François Mitterrand. Comme le disait Olivier Duhamel, l’ouverture de 1988 fut plutôt une « entrouverture ». De plus, Michel Rocard eut beaucoup de mal à trouver une majorité pour faire adopter certaines réformes car l’aile gauche du PS contestait sa politique économique : le Premier Ministre utilisa d’ailleurs vingt-huit fois l’article 49-3 de la Constitution, ce qui est un record. Cela dit, l’ouverture de 1988 n’a pas été l’échec que l’on dit parfois : Michel Rocard a tenu trois ans dans un contexte économique et social morose, face au président Mitterrand qui le détestait. Trois années passées à gouverner le pays dans de telles conditions, ce n’est pas si mal.

Le gouvernement Rocard a souvent été taxé d’immobilisme. Pourtant, ce gouvernement ne s’est pas contenté de faire de la gestion. En trois ans, il a mis en place le RMI (revenu minimum d’insertion) et la CSG, créé le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, modifié les règles de financement des partis politiques, modernisé les services de renseignement, donné une impulsion décisive à la politique de la ville, réformé le statut de la Régie Renault et mis un terme aux violences qui frappaient la Nouvelle-Calédonie. Il a aussi fait voter la première loi de prévention de la maltraitance infantile et mis en place la première campagne nationale de lutte contre la pédophilie. Michel Rocard a prouvé aux Français que l’on pouvait gouverner autrement, en dépassant les clivages politiques habituels.

Si l’ouverture au centre a été possible, c’est parce que, sur bon nombre de sujets, il existait des convergences entre les centristes et les socialistes : la plupart des socialistes sont favorables à la construction européenne, à la décentralisation et à la lutte contre les déficits publics ; ils défendent une économie de marché régulée par la puissance publique et admettent la nécessité d’un juste équilibre entre solidarité et compétitivité. Pourtant, l’expérience de 1988 n’a jamais été renouvelée par la suite. Lors de l’élection présidentielle de 2007, Michel Rocard et Bernard Kouchner proposèrent à Ségolène Royal de s’allier à François Bayrou : elle refusa. En 2012, François Bayrou déclara qu’il voterait pour Hollande au second tour de la présidentielle, mais fut totalement ignoré par le PS et ne reçut pas le moindre témoignage de gratitude de la part du candidat socialiste. En 2014, le Premier Ministre Manuel Valls déclara : « nous avons commis l’erreur de ne pas tendre la main à François Bayrou en 2012 », déclaration qui ne manqua pas d’irriter les « frondeurs » du PS.

Ni Ségolène Royal, ni François Hollande (qui se prétend social-démocrate), ni Manuel Valls (qui se prétend rocardien) n’ont osé réitérer l’expérience de 1988. Mais de l’autre côté du mur, combien de centristes seraient prêts aujourd’hui à gouverner avec le PS ? Au MoDem, l’idée de gouverner avec la gauche réformiste est admise depuis longtemps. A l’UDI, en revanche, le son de cloche n’est pas tout à fait le même. La plupart des députés UDI considèrent la droite comme un allié « naturel » et le PS comme un parti archaïque et infréquentable : beaucoup, à l’UDI, n’ont jamais pardonné à Bayrou d’avoir voté Hollande en 2012. Quelques francs-tireurs, comme Jean-Christophe Fromantin, ont soutenu la loi Macron et refusé de voter les motions de censure déposées par la droite ; pour autant, ils ne veulent pas entendre parler d’alliance avec la gauche. Manifestement, l’esprit de clan et la logique du « bloc contre bloc » ont encore un bel avenir.

Michel Rocard.

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