La jupe longue à l’école porte-t-elle atteinte à la laïcité?

En avril, Sarah, une collégienne de Charleville-Mézières, s’est vu refuser l’entrée dans son établissement à deux reprises au motif qu’elle portait une longue jupe noire, vêtement considéré par la direction comme un signe religieux ostentatoire. Sarah est musulmane et porte le voile à l’extérieur de son collège. D’après les informations fournies à la presse par les services académiques, Sarah et plusieurs de ses camarades musulmanes se seraient présentées au collège vêtues de jupes longues en réaction à un incident lié à l’interdiction du voile dans l’établissement. Sarah aurait été rappelée à l’ordre plusieurs fois par l’équipe éducative à cause de sa tenue vestimentaire, mais elle aurait ignoré les mises en garde. C’est cette provocation qui aurait justifié l’exclusion de la jeune fille. Le problème de la jupe longue n’est pas nouveau: d’autres cas similaires avaient fait polémique en 2011, et le CCIF (Comité contre l’islamophobie en France) affirme qu’il traite chaque année une centaine de dossiers concernant la tenue vestimentaire de femmes ou de jeunes filles musulmanes.

La loi du 15 mars 2004 interdit, dans les écoles, les collèges et les lycées publics, « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ». La loi ne définit pas clairement ce qu’est un signe religieux ostentatoire et ne fournit pas la liste exhaustive des vêtements et des objets concernés. Toutefois, une circulaire du 18 mai 2004 précise que la loi est rédigée « de manière à répondre à l’apparition de nouveaux signes, voire à d’éventuelles tentatives de contournement de la loi ». Certes, les « maxi-jupes » ne sont pas portées uniquement par des musulmanes. Mais dans le cas des collégiennes de Charleville, la maxi-jupe était utilisée comme un substitut au voile et comme un moyen de contourner la loi sur les signes religieux. En 2012-2013, dans un lycée professionnel de Marseille, huit jeunes filles venaient en classe tous les jours en arborant un jilbab (vêtement porté par certaines femmes musulmanes pour dissimuler leurs formes et leur chevelure): les lycéennes acceptaient d’en ôter la partie supérieure (qui couvre la tête) mais refusaient de céder sur le reste de leur tenue. L’incident de Charleville-Mézières n’est, dans le fond, pas très différent: comme le jilbab des huit lycéennes de Marseille, la maxi-jupe arborée par la collégienne de Charleville est un moyen de défier l’institution scolaire.

Il est évident que la jeune Sarah, soutenue par sa famille, a tendu un piège à la direction de son collège. Et le piège a fonctionné. En prenant la décision d’exclure la jeune fille, l’équipe éducative a rouvert, sans le vouloir, un débat vestimentaire absurde: la jupe longue est-elle en elle-même un signe religieux? Et si oui, à partir de quelle longueur? Faut-il aussi prendre en considération la couleur de la jupe? La décision de l’établissement risque également de conforter certains musulmans dans l’idée que la loi de 2004 serait une loi « contre l’islam », étant donné que les jeunes filles non musulmanes portant des maxi-jupes n’ont jamais été inquiétées.

Naturellement, cette affaire épineuse ne remet pas en cause le bienfondé de la loi de 2004. Cette loi était nécessaire pour stopper les revendications communautaires qui faisaient irruption dans un nombre de plus en plus grand d’établissements scolaires, et dont le voile islamique était en quelque sorte devenu le symbole. Cette loi était nécessaire aussi pour établir un cadre règlementaire commun à l’ensemble des établissements scolaires de la République. Mais les incidents liés aux jupes longues nous montrent que la loi de 2004 ne résout pas tous les problèmes. Le texte de la loi comporte des failles et peut être facilement contourné par celles et ceux qui cherchent à déstabiliser le modèle français d’intégration, fondé sur une laïcité stricte.

Il existe une solution simple pour couper court à tous les débats vestimentaires captieux et à toutes les provocations communautaristes: l’uniforme. Pas l’uniforme austère que l’on portait dans les écoles catholiques des années 50, mais un uniforme simple, moderne et consensuel: par exemple, une chemise unie, un pull et un pantalon pour les garçons, un chemisier uni, un pull et un pantalon ou une jupe mi-longue (au choix) pour les filles. Pour beaucoup, l’idée semblerait totalement réactionnaire et grotesque. Et pourtant, avec des élèves en uniforme, l’école de la République serait vraiment républicaine, car l’uniforme règlerait à la fois le problème des signes religieux, celui des signes ostentatoires de richesse (comme les vêtements de grande marque) et celui de la décence vestimentaire. Pour ma part, j’applaudirai n’importe quel ministre de l’Education Nationale qui aura l’audace de proposer le retour des uniformes dans nos écoles publiques, même à titre expérimental dans quelques établissements volontaires. Malheureusement, l’audace et le courage ne sont pas vraiment les qualités requises aujourd’hui pour diriger la forteresse de la rue de Grenelle.

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6 réactions sur “La jupe longue à l’école porte-t-elle atteinte à la laïcité?

  1. La loi est certes imprécise mais, avec un peu de bon sens et de bonne volonté, on voit bien ce qui est ostentatoire et ce qui ne l’est pas.
    Il faut rester ferme envers cette minorité de fondamentalistes révolutionnaires qui réclament pour eux, la tolérance au nom de nos valeurs démocratiques, mais qui la refuseraient aux autres, au nom des leurs, s’ils accédaient au pouvoir. ( pour reprendre à peu près ce que Lacordaire disait à propos de Veuillot).
    Je soupçonne toujours chez ceux qui préconisent le port d’un uniforme, une volonté de gommer les individualités, de faire des élèves de Schtroumfs identiques et interchangeables. Il est de fait, qu’à l’exception notables des pays anglo-saxons, les pays qui imposent l’uniforme sont rarement des modèles de démocraties. Le type idéal de la société uniformisée est la Corée du Nord.
    Je reconnais cependant une certaine mauvaise foi de ma part, et je sais bien qu’il n(entre pas dans tes vues de caporaliser les écoles. Il n’empêche que je n’aime pas trop les uniformes…

  2. La Corée du Nord n’est évidemment pas mon modèle (ce régime est la négation même de toutes les valeurs pour lesquelles je milite). L’uniforme peut effectivement faire penser à certaines pratiques totalitaires tout à fait repoussantes (organisations de jeunesses sous le Troisième Reich ou en URSS, gardes rouges…). Quand je parle d’uniforme, je parle d’une tenue simple, neutre et décente adaptée à des écoliers ou à des élèves du secondaire. Il y a, bien sûr, une part de provocation dans mon propos. J’ai conscience que l’idée a quelque chose d’iconoclaste et de saugrenu, et je sais que la grande majorité des parents, des élèves et des enseignants seraient opposés au retour de l’uniforme à l’école. Sans aller jusqu’à l’uniforme imposé, je pense que le règlement intérieur des établissements scolaires devrait encadrer de façon beaucoup plus stricte la tenue vestimentaire des élèves, pas seulement en interdisant certains types de vêtements, mais aussi en établissant une liste des vêtements considérés comme adaptés à l’environnement scolaire. Au-delà du problème de la jupe longue, il faut rappeler que les collèges et les lycées sont aujourd’hui peuplés de garçons qui portent des pantalons taille basse en dessous des fesses, et de jeunes filles qui portent des jupes très courtes, des pantalons déchirés de toutes parts ou des pantalons taille basse laissant apparaître leur string… On peut exiger un minimum de décence vestimentaire sans être totalement réactionnaire.

    • Je n’ai jamais pensé une seconde que tu admirais la Corée du Nord, rassure-toi! Je connais mal les tenues vestimentaires actuelles. Evidemment, il faut un minimum de correction et sanctionner les abus.

  3. Affligeant de devoir encore se battre pour que la laïcité soit respectée au sein de l’école Républicaine. A tout prendre, je suis pour l’exclusion assortie du dialogue avec les contrevenantes et leur famille. La France invite à l’intégration, c’est à dire à se fondre dans le système occidental et non le communautarisme qui est autorisé dans d’autres pays. Vous avez raison sur un point, il faut respecter les religions, donc les pratiques religieuses et les croyances afférentes. Il faut refuser et combattre tout prosélytisme. Il est évident , en effet que ces jeunes filles, manipulées, veulent faire passer un message et donc que leur tenue est ostentatoire.

    • D’accord avec vous, Patrick. Mais votre formule « système occidental » ne me semble pas très heureuse. Certains pays occidentaux s’accommodent fort bien des signes religieux à l’école: ce n’est pas le cas de la France, et nous devons défendre notre modèle. Le modèle français n’exige pas des élèves qu’ils « se fondent dans un système », mais tout simplement qu’ils laissent les appartenances religieuses dans la sphère privée, et qu’ils ne les expriment pas à l’école. Comme vous, je suis exaspéré qu’il faille encore se battre pour que la laïcité soit respectée au sein de l’école. Mais la laïcité est souvent mal comprise par les élèves musulmans, parce qu’elle ne leur a pas été vraiment expliquée: il est important d’enseigner aux élèves de quelle façon et dans quel contexte s’est construite la laïcité républicaine, et de bien leur faire comprendre qu’elle n’est pas une arme contre les musulmans. Malheureusement, je crains que l’incident de Charleville-Mézières ne vienne encore alimenter les malentendus. C’est la raison pour laquelle j’ai parle d’un « piège » tendu à l’institution scolaire.

      • Vous avez raison, je reconnais avoir confondu l’assimilation des immigrés et la laïcité à l’école. Concernant le problème de Charleville, j’ai demandé son avis à mon épouse. Elle pense que le meilleur moyen de désarçonner les musulmans est de ne pas réagir aux provocations.
        Les modes féminines sont changeantes, Si l’institution scolaire se montre indifférente, il est fort à parier que les provocatrices n’auraient plus d’arguments.

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