L’offensive de la gauche antilibérale contre le fédéralisme européen

Cela fait maintenant plusieurs années, en France, que la gauche antilibérale mène une offensive contre les fédéralistes européens, c’est-à-dire les partisans d’une Europe fédérale. La stratégie des europhobes de gauche consiste à présenter l’idéologie fédéraliste comme une « ruse » employée par les technocrates européens pour court-circuiter les Etats et pour imposer des politiques libérales dont les peuples ne veulent pas. Le fédéralisme apparaît ainsi comme le corollaire du libéralisme économique.

Dans le Monde Diplomatique, plusieurs intellectuels et essayistes de gauche ont déjà tiré à boulets rouges sur les fédéralistes : ainsi, dans un article de juillet 2012 intitulé « Fédéralisme à marche forcée », Serge Halimi dénonçait un grand complot fédéraliste et attaquait avec virulence les fédéralistes européens, qualifiés de « dévots », de « béats », et considérés comme responsables de tous les problèmes que connaît l’Europe depuis trente ans. Lors des élections européennes de 2014, le programme du Front de Gauche a enfoncé le clou : « Donner toujours plus de pouvoir à la finance, renforcer encore les politiques d’austérité, mener une concurrence exacerbée avec les pays du Sud, éloigner encore les politiques menées de tout débat démocratique : le fédéralisme qui se construit ainsi et s’est accéléré récemment est un fédéralisme autoritaire qui tient les peuples le plus possible à distance. » En septembre 2014, le Monde Diplomatique récidive : dans un article intitulé « Ni pause ni doutes pour les partisans d’une Europe fédérale », Antoine Schwartz dénonce une Europe fédérale qui, selon lui, serait en train de se construire « subrepticement mais à marche forcée » contre la volonté des peuples, et servirait à justifier des politiques libérales et des mesures d’austérité. 

On assiste ainsi à l’émergence d’un souverainisme de gauche qui rejette le principe même de l’intégration européenne, au nom de l’antilibéralisme. Or, cette vision est fondée sur un contre-sens, ou plutôt sur un amalgame grossier (mais voulu) entre libéralisme et fédéralisme. La gauche antilibérale fait semblant d’ignorer ce que signifie réellement le mot « fédéralisme », et abuse les citoyens en leur faisant croire que la lutte contre le libéralisme passe inévitablement par une lutte contre l’intégration européenne.

Qu’est-ce que le fédéralisme ?

Le fédéralisme est une forme d’organisation des pouvoirs publics permettant à plusieurs Etats voisins de confier certaines compétences à un même gouvernement central tout en conservant leur autonomie dans d’autres domaines : les Etats-Unis, le Canada, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, l’Australie, l’Inde, le Mexique, le Brésil et de nombreux autres Etats ont une organisation de type fédéral.

Le fédéralisme européen désigne un courant politique prônant la construction d’une Europe fédérale, c’est-à-dire la transformation de l’Union européenne en Etat fédéral. Victor Hugo rêvait déjà, en son temps, de voir naître des « Etats-Unis d’Europe ». Cette idée a ressurgi au lendemain de la Première Guerre mondiale, mais c’est à la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’émerge en Europe un puissant courant fédéraliste, incarné par des personnalités comme Robert Schuman en France, Spaak en Belgique ou De Gasperi en Italie. Ces fédéralistes, souvent appelés « Pères de l’Europe », ont été les inspirateurs et les pionniers de la construction européenne. De nos jours, la plupart des responsables politiques européens se disent favorables à l’Europe, mais très peu se disent ouvertement fédéralistes. Le principal mouvement fédéraliste actuel est le « Groupe Spinelli », fondé en 2010 par Daniel Cohn-Bendit et l’ancien Premier Ministre belge Guy Verhofstadt.  

Il est vrai que le mot « fédéralisme » fait peur car, pour beaucoup de citoyens, Europe fédérale veut dire destruction des Etats et dilution des identités nationales. De telles peurs sont compréhensibles, mais non justifiées : il faut n’avoir jamais mis les pieds en Bavière, au Texas ou en Californie pour penser que l’appartenance à une fédération détruit les lois et l’identité des Etats qui en sont membres ! On objectera que l’Union européenne est une mosaïque d’Etats nations. Et alors ? Voilà une raison de plus de penser que les identités nationales seront préservées : la défense de la diversité culturelle est d’ailleurs inscrite dans les politiques européennes. Dès lors qu’il existe une répartition claire des compétences entre le gouvernement fédéral et les Etats membres, nulle raison de crier au loup. 

Robert Schuman.

Robert Schuman.

L’Europe fédérale n’existe pas

Parler de fédéralisme à propos de l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui constitue un abus de langage. Pour que l’Europe soit « fédérale », il faudrait qu’elle dispose d’un Parlement puissant, d’un véritable gouvernement européen responsable devant ce même parlement, d’un président élu au suffrage universel, d’un Trésor public européen disposant de ses propres ressources et capable de financer de grands projets, d’une véritable politique étrangère commune et, pourquoi pas, d’une véritable armée européenne. Nous en sommes loin, très loin. 

L’Europe dans laquelle nous vivons n’a pas grand-chose de « fédéral ». Les institutions de l’Union européenne reposent, en théorie, sur un compromis entre fédéralisme et coopération intergouvernementale, mais dans la réalité, le fédéralisme européen est une coquille vide : l’Union européenne est pilotée par les Etats membres. L’organe exécutif central de l’UE est le Conseil européen, qui réunit les chefs d’Etat et de gouvernement des 28 membres : c’est lui qui prend les décisions et fixe les orientations de l’UE. 

Le Parlement européen, qui représente les citoyens de l’Union, n’a pas les prérogatives d’un véritable parlement : il ne vote pas l’impôt, ne dispose pas de l’initiative législative, et dans certains cas, les députés européens ne peuvent même pas déposer d’amendements et doivent se prononcer uniquement sur la globalité du texte qui leur est soumis, sans le discuter article par article. Dans certains domaines comme l’agriculture ou la fiscalité, les règlementations sont uniquement votées par le Conseil des ministres, à l’unanimité : le Parlement européen est simplement « consulté ».

La Commission européenne, en dépit des apparences, reste largement soumise aux Etats. Elle est constituée de 28 commissaires, à raison d’un commissaire par Etat membre : chaque Etat membre a donc « son » commissaire européen. Par ailleurs, le rôle de la Commission se borne à faire appliquer les traités européens, à mettre en œuvre les politiques décidées par le Conseil européen et à sanctionner les Etats qui ne respectent pas les règlementations en vigueur : ce rôle de « gendarme des traités » rend d’ailleurs la Commission particulièrement impopulaire, bien que cette lourde mission lui ait été confiée par les Etats eux-mêmes. Tout comme la Commission, la Cour de Justice de l’Union européenne est une émanation des Etats membres : elle est en effet composée de 28 juges, à raison d’un juge par Etat.

La seule institution véritablement fédérale de l’Union européenne est la BCE (Banque Centrale européenne), qui gère la politique monétaire de la zone euro et qui est totalement indépendante des Etats membres. Or, à l’heure actuelle, la BCE est sans doute l’institution européenne qui fonctionne le mieux : son président, Mario Draghi, a été salué par les Etats membres pour sa gestion pragmatique de la crise de la zone euro. Mais la BCE ne concerne que les Etats de la zone euro, c’est-à-dire 18 Etats sur 28. En outre, ce fédéralisme monétaire demeure inabouti : l’union bancaire est inachevée, et il n’existe aucun gouvernement économique de la zone euro. En effet, la BCE fixe les taux d’intérêts et contrôle l’offre de monnaie, mais chaque Etat membre applique sa propre politique économique et budgétaire.

Parlement européen.

Le fédéralisme européen n’est pas le libéralisme

Affirmer que le fédéralisme européen est une idéologie « libérale » est une absurdité. Le fédéralisme n’est ni de droite, ni de gauche, ni du centre. Il n’est ni libéral ni socialiste. Il s’agit d’une idéologie transpartisane. On trouve d’ailleurs des fédéralistes à gauche : Romano Prodi, Jacques Delors, les écologistes Daniel Cohn-Bendit, Joschka Fischer et Noël Mamère sont partisans d’une Europe fédérale mais ne sont pas, a priori, des ultralibéraux dogmatiques !

Même dans les rangs de la gauche antilibérale, le fédéralisme européen n’a pas que des ennemis : l’économiste grec Yanis Varoufakis, ministre de l’Economie du gouvernement Tsipras, est un partisan de la monnaie unique et a clairement dit qu’il souhaitait maintenir la Grèce dans la zone euro. Il a fait l’éloge de son homologue allemand Wolfgang Schäuble, en qui il voit un « Européen convaincu » et un « indéfectible fédéraliste ». D’ailleurs, le programme économique et social d’Alexis Tsipras n’est absolument pas incompatible avec une fédéralisation de la zone euro. On pourrait même aller plus loin en disant qu’une fédéralisation de l’Europe serait souhaitable pour mettre en application un « New Deal européen » (comme le souhaite Yanis Varoufakis), c’est-à-dire une politique européenne de relance et de soutien à la consommation. En janvier 2015, Alain Reguillon, président de l’antenne française de l’Union des fédéralistes européens, a déclaré que la victoire de Tsipras était une occasion idéale pour renforcer l’intégration de la zone euro, faire le « saut du fédéralisme » et mutualiser une partie des dettes souveraines : les théoriciens de la gauche europhobe feraient bien de méditer ces paroles…

Le fédéralisme ne doit donc pas être confondu avec le libéralisme. La fédéralisation de l’Europe est un projet avant tout politique. Le fédéralisme européen n’est rien d’autre que l’espoir d’une Europe fonctionnant de façon plus efficace, plus transparente et plus démocratique, dans laquelle l’intérêt commun des nations européennes l’emporterait sur les égoïsmes nationaux, et dans laquelle un Parlement européen puissant aurait davantage de pouvoir qu’une technocratie non élue. La gauche antilibérale se trompe de combat lorsqu’elle s’en prend aux fédéralistes.

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2 réflexions sur “L’offensive de la gauche antilibérale contre le fédéralisme européen

  1. Le fédéralisme n’est pas le libéralisme, mais en ce qui concerne l’Europe dans la mesure où elle se veut démocratique, elle doit reposer sur un socle de valeurs libérales ( ou d’origine libérale). Si on prend « libéral » dans son sens le plus large, c’est-à-dire avec d’autres courants qui se sont libéralisés avec le temps ( social- démocratie, démocratie chrétienne, centrisme, écologie,…) Ce serait une spécificité européenne.

    • Tout à fait. J’aurais dû spécifier que j’employais ici le terme « libéralisme » dans son sens économique, et non dans son sens politique et philosophique.

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