Charlie, l’école et les territoires perdus de la République

Jeudi 8 janvier, l’hommage rendu aux victimes de Charlie Hebdo a provoqué des centaines d’incidents dans les établissements scolaires. Nombre de collégiens et de lycéens, mais aussi d’écoliers, ont tenté de saboter la minute de silence. Nombre d’élèves n’expriment aucune solidarité vis-à-vis des victimes de l’attentat. Pire, certains d’entre eux mettent sur le même plan les victimes et leurs bourreaux, et considèrent que les dessinateurs exécutés le 7 janvier l’ont « bien cherché » parce qu’ils avaient « blasphémé ». De même, certains élèves, obsédés par un conflit israélo-palestinien dont la complexité les dépasse, pensent que si des juifs ont été exécutés par Coulibaly à la Porte de Vincennes et par Nemmouche à Bruxelles, c’est parce que « les juifs » en général sont coupables de quelque chose. Et selon Najat Vallaud-Belkacem, un élève sur cinq en France adhère à une théorie du complot sur l’attentat de Charlie Hebdo.

Ces incidents nombreux ont ouvert les yeux de l’Etat et de l’opinion publique sur le gouffre d’ignorance auquel sont confrontés quotidiennement les enseignants qui officient dans les établissements difficiles, face à des jeunes gens qui n’ont aucun repère, et dont les réseaux sociaux sont devenus la principale source d’information: pour ces jeunes, toutes les opinions se valent, et la parole de l’enseignant ne fait plus autorité. Depuis plus de dix ans, de nombreux témoignages d’enseignants, de nombreux articles de presse et de nombreux ouvrages tirent la sonnette d’alarme et dénoncent la banalisation de l’intolérance, de l’intégrisme religieux, de l’antisémitisme, du racisme, du négationnisme, du machisme et de l’homophobie chez les collégiens et les écoliers de certains quartiers difficiles. Mais les personnels d’éducation confrontés à ces problèmes ont été largement ignorés par leur hiérarchie, et leurs cris d’alerte n’ont donné lieu à aucune réponse concrète et globale, à aucune réforme de fond. Pourquoi? Parce qu’il ne fallait pas « faire de vague ». Parce qu’il ne fallait pas « stigmatiser » les élèves des quartiers sensibles. Je regrette qu’il ait fallu attendre la mort de 17 personnes dans des attentats pour qu’enfin ces problèmes d’une extrême gravité soient reconnus et placés au centre du débat. Cette situation désastreuse, qui en dit long sur la faillite de notre modèle éducatif, doit nous faire réfléchir sur trois problèmes essentiels.

1° Les programmes scolaires sont inadaptés. Les programmes scolaires sont conçus par une institution, le Conseil Supérieur des Programmes, dont les membres ne comptent aucun professeur en exercice dans l’enseignement primaire ou secondaire: l’organisation et les grandes orientations des programmes sont établies par des personnalités du monde politique et universitaire, souvent déconnectées des réalités de l’enseignement primaire et secondaire. Lorsqu’un nouveau programme est rédigé, les enseignants sont « consultés » mais n’ont que quelques jours pour faire remonter leurs avis. Avis qui ne sont, généralement, pas pris en compte. Il faut repenser la façon dont les programmes sont conçus. Il faut aussi renforcer certains enseignements essentiels qui ont été négligés: l’histoire des religions, l’histoire de la laïcité, l’éducation aux médias, et tout particulièrement l’éducation à Internet et aux réseaux sociaux.

2° Les enseignants sont mal préparés aux situations difficiles. La formation des enseignants (qu’il s’agisse de la formation initiale ou de la formation continue) ne les prépare pas suffisamment à gérer les situations de conflit, les élèves violents et les problèmes de racisme en milieu scolaire. Certes, la plupart des enseignants ne sont, heureusement, pas confrontés quotidiennement à ce genre de problèmes, mais chacun sait que ce sont les jeunes professeurs inexpérimentés que l’on envoie au casse-pipe dans les établissements les plus difficiles. Suite aux incidents du 8 janvier, le Ministère de l’Education Nationale a mis à la disposition des enseignants, sur Internet, un certain nombre de ressources pédagogiques et documentaires pour les aider à parler des attentats avec leurs élèves, et pour organiser le débat sur la question de la liberté d’expression. Mais cette « boîte à outils » ne suffit pas, et c’est toute la formation des enseignants qui est à repenser.

3° Notre système éducatif à bout de souffle est impossible à réformer. Depuis plus de trente ans, les ministres de l’Education Nationale ont enchaîné les réformettes, mais aucun d’entre eux n’a été capable de réformer réellement le système éducatif. Pourquoi? Manque de temps, manque de moyens, incompétence, volonté d’éviter les conflits avec les syndicats… Trop souvent, les réformes ont été bâclées par des ministres qui agissaient dans l’urgence, avec des moyens insuffisants, comme ce fut le cas de la réforme des rythmes scolaires. Trop souvent, les politiques éducatives ont été prises en otage par l’idéologie et le pédagogisme, au détriment des vrais enjeux. Le ministère de l’Education Nationale a fini par devenir une forteresse irréformable, une organisation quasi soviétique et totalement sclérosée, qui n’est plus capable de répondre aux défis essentiels. Cela doit changer.

Le ministère de l’Education n’est pas un ministère comme les autres, il doit être dépolitisé, placé à l’abri des idéologies et des querelles partisanes, et il ne doit plus être soumis aux échéances électorales. Osons dire les choses clairement: l’Education Nationale ne doit plus être un ministère. Plus le temps passe, plus je me sens en accord avec ceux qui proposent de supprimer le ministère de l’Education Nationale pour le remplacer par une haute autorité indépendante. Cette haute autorité, dont le statut serait comparable à celui du CSA pour l’audiovisuel, serait chargée des politiques éducatives (élaboration des programmes, organisation du temps scolaire, etc.). Elle serait aussi en charge du recrutement et de la formation des enseignants. Le budget de l’Education resterait en revanche une compétence gouvernementale. Je terminerai en citant cet extrait d’un éditorial de Jacques Julliard paru dans Marianne en décembre 2014: « il est temps de soustraire l’Education Nationale aux aléas politiques, aux plans de carrière des ministres, à l’arrogance administrative, à la stérilité intellectuelle, à l’alibi pédagogique. Il faut raser la forteresse de la rue de Grenelle, et lui substituer un Haut-Commissariat à l’éducation et à la recherche rattaché directement au Premier Ministre, et animé par une grande personnalité nommée pour cinq ans, à l’abri du microcosme politicien. Aux formes près, c’est de cette façon que pendant cinq années Jules Ferry et sa phalange de grands esprits républicains ont fondé notre école, avec pour programme de renouer avec la largeur de vues de la mystique républicaine ». Il s’agit bien d’une révolution: qui aura l’audace de la proposer?

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