La réunification du centre, une utopie?

J.L. Borloo et F. Bayrou en 2013.

J’ai récemment publié un article intitulé « Cartographie politique de la diaspora centriste » pour mettre en évidence l’extrême dispersion de la famille centriste. J’aimerais à présent revenir sur le problème de la réunification du centre. Car le centre n’a pas toujours été dispersé. Dans les années 80 et 90, l’ensemble des partis du centre et du centre-droit était rassemblé au sein de l’UDF (Union pour la Démocratie Française). A cette époque, l’UDF était d’ailleurs la 3e force politique du pays derrière le RPR et le Parti Socialiste : en 1993, elle comptait 215 députés (soit 37% des sièges) et, de 1992 à 1998, c’est une personnalité de l’UDF, René Monory, qui présidait le Sénat. Hélas, les temps ont bien changé.

La mort de l’UDF ressemble à une tragédie en trois actes. Acte 1 : naissance de l’UMP en 2002. De nombreux centristes se rallient au nouveau « super-parti » de Jacques Chirac. François Bayrou, alors président de l’UDF, refuse de rejoindre l’UMP, espérant ainsi préserver l’indépendance du centre. Acte 2 : élection présidentielle de 2007. François Bayrou, qui a obtenu 18% des suffrages au premier tour, provoque un tollé à l’UDF en refusant de soutenir Nicolas Sarkozy au second tour. Sarkozy remporte l’élection. Acte 3 : élections législatives de 2007. François Bayrou décide de saborder l’UDF et de fonder un nouveau parti, le Modem (Mouvement Démocrate). Ses anciens compagnons de l’UDF lui tournent le dos et rejoignent la majorité présidentielle : Hervé Morin fonde le Nouveau Centre, petit club de parlementaires UDF ralliés à Sarkozy. Le « Modem » de Bayrou, isolé, s’écrase aux législatives. Il aura donc suffi de 5 années pour que l’UDF éclate, après avoir joué un rôle majeur dans la vie politique française pendant près de 25 ans.

Aujourd’hui, les nostalgiques de l’UDF aimeraient voir tous les centristes se rassembler dans un grand parti humaniste et européen capable de concurrencer le PS et l’UMP. Une « UDF.2.0 », en quelque sorte. Plusieurs élus centristes réclament depuis longtemps la réunification du centre : c’est le cas du sénateur Jean Arthuis, ancien ministre de l’Economie et des Finances, qui a lancé en 2008 l’association « Rassembler les Centristes ». Cette association donna naissance en 2009 à un nouveau parti, l’Alliance Centriste, présidée par le même Jean Arthuis. Mais ce parti s’avéra incapable de réunifier le courant centriste. En 2012, Jean-Louis Borloo et Yves Jégo fondèrent l’UDI (Union des Démocrates et Indépendants), dans le but de rassembler les différents partis centristes opposés à François Hollande et au gouvernement Ayrault (notamment le Parti Radical de Borloo, le Nouveau Centre d’Hervé Morin et l’Alliance Centriste de Jean Arthuis). Une étape décisive a été franchie en 2013 avec « l’Alternative », une alliance conclue entre l’UDI de Borloo et le Modem de Bayrou. Les sénateurs centristes de l’UDI et du Modem siègent actuellement dans le même groupe sénatorial (Union Centriste-UDI), qui compte 43 membres. De même, au Parlement européen, les eurodéputés du Modem et de l’UDI sont affiliés au même groupe (ADLE) et au même parti européen (le PDE, Parti Démocrate Européen). Et pourtant, les obstacles à la réunification du centre sont encore nombreux.

1° L’Alternative n’est qu’une alliance de circonstance et non une structure pérenne et unifiée : le Modem et l’UDI restent deux partis totalement indépendants l’un de l’autre.

2° L’Alternative souffre d’une réelle carence programmatique : Modem et UDI n’ont toujours pas élaboré de projet commun pour la France, et se contentent de mettre en évidence des « valeurs communes ». Or, même si les valeurs sont essentielles, elles ne constituent pas un programme.

3° L’Alternative n’a pas de leader. A l’UDI, aucune personnalité fédératrice n’a émergé depuis le retrait de Jean-Louis Borloo. Quant à François Bayrou, président du Modem, il apparaît indiscutablement comme le centriste le plus populaire en France mais il est très contesté à l’UDI, où certains lui reprochent encore d’avoir voté Hollande en 2012.

4° Le Modem et l’UDI doivent clarifier leur position vis-à-vis de l’UMP. La plupart des responsables de l’UDI considèrent l’UMP comme un partenaire « naturel » et refusent toute alliance avec le PS, mais le Modem et certains membres de l’UDI prônent une indépendance totale vis-à-vis de l’UMP.

5° L’élection présidentielle de 2017 risque de réactiver de vieilles querelles entre les « pro » et les « anti-Sarkozy ». Car si Alain Juppé apparaît aujourd’hui comme le candidat favori des centristes, certaines personnalités de l’UDI sont néanmoins restées proches de l’ancien président. Une candidature de Nicolas Sarkozy en 2017 pourrait donc ruiner tous les efforts mis en œuvre depuis deux ans pour rassembler les centristes.

La réunification du centre, ce n’est donc pas pour tout de suite. Les défis à relever sont immenses. En attendant l’avènement du grand parti « central » et humaniste que beaucoup de centristes appellent de leurs vœux, il faudra malheureusement se contenter d’une alliance précaire entre deux partis qui se méfient l’un de l’autre.

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