Bayrou et la droite: la réconciliation

Alain Juppé et François Bayrou en 2013.

Bayrou avait rêvé d’un grand parti centriste indépendant, équidistant de la gauche et de la droite. Le Modem, fondé après la présidentielle de 2007, devait être cette nouvelle force politique, un parti ouvert, capable de dépasser les clivages traditionnels et de fédérer des « modérés » de gauche et de droite, des démocrates-chrétiens, des sociaux-démocrates et des écolos. Capable aussi de faire éclater le système bipolaire classique pour devenir le pivot d’une « grande coalition » réunissant les réformistes de gauche, de droite et du centre. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy, marqué par une « droitisation » de l’UMP, aurait sans doute pu donner raison à Bayrou et pousser vers le Modem tous les déçus du sarkozysme et les centristes de l’UMP.

Mais ce ne fut pas le cas. Le grand parti dont rêvait Bayrou n’a pas vu le jour. Après la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, le Modem n’a pas réussi à s’imposer comme la « 3e force » du pays, et Bayrou s’est retrouvé isolé. La plupart des centristes, bien que profondément agacés par la démagogie et les gesticulations de Sarkozy, n’ont pas suivi Bayrou dans son aventure périlleuse et ont choisi de rester dans la majorité en espérant la « centriser ». L’élection présidentielle de 2012 aura été fatale à Bayrou. En votant Hollande au second tour, le président du Modem jouait gros : il paria sur un éclatement de l’UMP et sur un rapprochement du PS et du centre, mais perdit son pari. Méprisé par l’UMP, accusé de « trahison » par ses anciens amis centristes, ignoré par le PS et par François Hollande, Bayrou se retrouva désespérément seul. Les législatives de 2012 lui donnèrent le coup de grâce : le Modem, privé d’alliances, obtint des résultats désastreux et Bayrou perdit son siège de député dans les Pyrénées-Atlantiques.

Tirant les leçons de ses échecs, Bayrou a donc adopté une attitude plus pragmatique pour sortir de l’isolement et réussir sa « résurrection » politique. Tout d’abord, il y eut le naufrage du gouvernement Ayrault, qui fit basculer François Bayrou dans l’opposition et rendit possible une alliance entre le Modem et l’UDI de Jean-Louis Borloo. En novembre 2013, le Modem et l’UDI célébraient publiquement leurs noces : « l’Alternative » devait alors préparer la réunification du courant centriste. Mais pour aboutir à cette alliance, Bayrou dut faire une concession importante : accepter l’idée d’un partenariat avec la droite républicaine, et renoncer à toute alliance avec le PS. Ainsi, l’alliance UDI-Modem permettait à Bayrou de sortir de l’isolement mais détruisait du même coup l’utopie bayrouiste d’un « hypercentre » totalement indépendant, puisque la droite était explicitement reconnue comme le « partenaire naturel » du centre. Aux municipales de 2014, l’UDI et le Modem firent alliance avec l’UMP, ce qui permit l’élection (et la réélection) de nombreux maires centristes. François Bayrou fut triomphalement élu maire de Pau, grâce au soutien de l’UMP et d’un vieil ami venu spécialement de Bordeaux : Alain Juppé.

Bayrou est donc officiellement réconcilié avec l’UMP. Dans une longue interview parue dans Le Point du 3 juillet, François Bayrou va encore plus loin. Le maire de Pau y confirme son ancrage dans l’opposition : selon lui, Hollande n’a plus la crédibilité pour agir efficacement et Manuel Valls a de bonnes idées mais n’a pas la majorité qui lui permettrait de concrétiser ses intentions. Bayrou dénonce également les contradictions de la politique gouvernementale : annoncer des économies sur la Sécurité sociale tout en généralisant le tiers payant, et promettre des économies sur les collectivités territoriales tout en repoussant aux calendes grecques la suppression des conseils généraux. Pour Bayrou, François Hollande n’a plus d’autre choix qu’une dissolution, pour transmettre le pouvoir à l’opposition dans le cadre d’une nouvelle cohabitation. Bayrou déclare que la droite et le centre doivent se rassembler pour bâtir une « alliance d’alternance crédible ». Le chef du Modem reconnaît même qu’il pourrait s’entendre avec François Fillon ou Alain Juppé, deux hommes qui incarnent à ses yeux une droite républicaine responsable et modérée : d’ailleurs Bayrou n’exclut pas de renoncer à la présidentielle pour soutenir un candidat unique de la droite et du centre en 2017. Enfin, le président du Modem expose les grandes lignes de ce qui ressemble déjà à un programme pour 2017 : redéfinition des missions de l’Etat, réduction des déficits publics, réforme de l’Assurance Maladie, simplification du droit du travail, réforme de l’Education Nationale (dont les missions doivent être recentrées sur la « transmission des fondamentaux »), et surtout, réforme des institutions : Bayrou propose de réduire le nombre de députés et de sénateurs, de fiscaliser les indemnités parlementaires, de supprimer le Conseil Economique et Social et les conseils généraux, et d’adopter un scrutin semi-proportionnel aux législatives (comme en Allemagne) pour  assurer une majorité au vainqueur tout en garantissant la représentation des courants minoritaires.

Bayrou a-t-il renoncé à ses rêves et trahi les espoirs de ses partisans ? Disons plutôt qu’il a évolué vers une posture plus réaliste et pragmatique : le président du Modem reste profondément attaché à l’idée d’une « grande coalition » des réformistes de gauche et de droite, mais il considère que la gauche est actuellement incapable de réformer le pays et que le centre, pour exister politiquement et préparer une alternance crédible, doit envisager un rapprochement avec la droite. François Bayrou sait aussi qu’avec un Front National à plus de 20%, une dispersion des voix au premier tour de la présidentielle de 2017 profiterait inévitablement à Marine Le Pen, et que pour faire barrage au FN, la droite et le centre ont intérêt à jouer la carte du rassemblement.

Cependant, pour Bayrou ce rassemblement ne pourra pas se faire à n’importe quel prix. En effet, un retour de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP compromettrait l’alliance avec le centre car aux yeux de Bayrou, Nicolas Sarkozy ne peut pas être le « rassembleur » dont la politique française a besoin. De plus, le président du Modem rappelle à juste titre que deux grandes sensibilités sont aujourd’hui en conflit au sein de l’UMP : une sensibilité « ouverte, modérée, européenne », avec laquelle les centristes sont « en phase », et une sensibilité ultraconservatrice, « nationaliste et souverainiste », dont les valeurs sont incompatibles avec celles du centre (Bayrou désigne ici des courants comme celui de la « Droite populaire », animé par des personnalités telles que Thierry Mariani et Lionnel Luca). Une clarification idéologique s’impose donc pour l’UMP.

Le problème de Bayrou, c’est qu’il semble toujours un peu à contre-temps : il soutient Hollande en 2012 dans l’espoir de voir la gauche mener une politique réformiste d’inspiration sociale-démocrate, puis, fin 2013, il bascule dans l’opposition, alors que François Hollande annonce un tournant social-libéral qui aurait normalement dû satisfaire les centristes… Enfin, en 2014, Bayrou annonce qu’il envisage un rapprochement avec l’UMP au moment même où ce parti est discrédité par les rivalités internes et les scandales financiers. Il réclame une dissolution et une cohabitation, alors même que l’UMP n’est clairement pas prête aujourd’hui à exercer le pouvoir. Le président du Modem aime vivre dangereusement… La stratégie de Bayrou est-elle la bonne ? A court terme, oui, car il sort de l’isolement et clarifie sa ligne politique en assumant son ancrage dans l’opposition. A long terme, tout dépendra du bilan de la gauche et de la situation de l’UMP en 2017. La prudence est donc de rigueur, la patience également.

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