L’Europe de l’énergie reste à faire

C’est l’un des paradoxes de la construction européenne : l’énergie était au fondement du projet européen après la Seconde Guerre mondiale, mais aujourd’hui, il n’existe pas de politique énergétique européenne digne de ce nom. La CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), créée en 1951 à l’initiative de Robert Schuman et Jean Monnet, avait pour but de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier. A cette époque, le charbon était encore la principale source d’énergie en Europe de l’Ouest. Ce projet devait empêcher un nouveau conflit entre la France et l’Allemagne, tout en favorisant le redressement industriel des deux pays. En 1957 naquit la CEEA (Communauté européenne de l’énergie atomique) ou « Euratom », qui devait coordonner les programmes de recherche des Etats européens sur l’énergie nucléaire. Dans un contexte marqué par une dépendance pétrolière croissante, l’Euratom avait pour but de développer le nucléaire civil et de réduire la dépendance énergétique des Etats d’Europe de l’Ouest. Mais l’Euratom s’est rapidement montré incapable d’encourager une véritable coopération énergétique entre Etats européens, car la politique énergétique demeurait une prérogative nationale : la France et l’Allemagne s’engagèrent dans une véritable course au nucléaire, en multipliant la construction de centrales sans aucune mutualisation des ressources et des savoir-faire. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont encore exacerbé les égoïsmes énergétiques et la course au nucléaire. Les élargissements successifs de l’Union européenne ont eux aussi retardé l’émergence d’une véritable politique énergétique européenne, en raison des divergences entre Etats membres.

Centrale nucléaire de Tricastin.

Aujourd’hui, un grand marché européen du gaz et de l’électricité a été mis en place, mais les compétences de l’Union européenne restent très limitées dans le domaine énergétique. En effet, les politiques énergétiques sont toujours menées dans un cadre national, sans véritable concertation, ce qui multiplie les incohérences. Ainsi, l’exploitation du gaz de schiste est interdite en France pour des raisons environnementales, mais elle est autorisée dans d’autres Etats membres, comme le Royaume-Uni et la Pologne. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011, l’Allemagne a décidé unilatéralement de fermer toutes ses centrales nucléaires d’ici 2022, mais elle doit augmenter ses importations d’électricité (or cette électricité est en grande partie d’origine nucléaire) et envisage de relancer sa production de charbon (malgré les émissions colossales de gaz à effet de serre que cela va entraîner). Pire : les égoïsmes nationaux sont aujourd’hui un obstacle au développement des énergies renouvelables en Europe, comme le montre l’affaire des panneaux photovoltaïques chinois. Rappelons que la Chine contrôle aujourd’hui 80% du marché mondial des panneaux photovoltaïques, grâce à des prix de vente extrêmement bas. En 2013, la Commission européenne menaça de surtaxer les importations de panneaux « made in China » pour protéger les producteurs européens contre le dumping chinois, mais la majorité des Etats membres (Allemagne en tête) ont protesté contre ces mesures par peur d’une guerre commerciale avec la Chine. Finalement, sous la pression des Etats-membres, la Commission européenne s’est contentée d’une taxation symbolique, quitte à étouffer de jeunes PME qui essaient de développer les énergies renouvelables sur le territoire européen.

L’Union européenne représente près de 20% de la consommation énergétique mondiale : le secteur des transports absorbe à lui seul 1/3 de la consommation européenne. Les ressources de l’Europe en charbon et en hydrocarbures sont en train de s’épuiser. L’UE importe plus de 50% de l’énergie qu’elle consomme, et ce taux pourrait dépasser 70% d’ici 2020. L’Europe est donc dépendante de fournisseurs extérieurs, notamment la Russie (notre principal fournisseur de gaz) et les pays de l’OPEP, ce qui nous rend extrêmement vulnérables en cas de crise géopolitique au Moyen-Orient ou en Europe de l’Est. Il est urgent que l’Union européenne se dote d’une politique énergétique ambitieuse et cohérente, afin de réduire notre dépendance, d’assurer la sécurité de nos approvisionnements, de garantir à tous les consommateurs européens des prix acceptables, et de lutter contre la pollution et le changement climatique en accélérant la transition des Etats membres vers des énergies plus durables. Comme l’écrit le sénateur centriste Jean Arthuis, « face aux défis actuels, l’UE doit être investie de pouvoirs suffisamment larges pour instituer une mutualisation des ressources énergétiques et sortir des visions à court terme et des pratiques totalement incohérentes. (…) Comme l’agriculture, l’énergie répond à un impératif d’indépendance et de sécurité collective. » (J. Arthuis, L’Europe, dernière chance pour la France, Calmann-Lévy, 2014).

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