Décret Peillon: un coup de poignard dans le dos des profs de prépa

Petit retour en arrière. Nous sommes en 1935. La France est en crise. Le gouvernement de Pierre Laval mène une politique de « déflation », qui vise à faire baisser les prix en réduisant drastiquement les dépenses de l’Etat. Les premiers visés sont les fonctionnaires, dont les traitements sont diminués de 3 à 10%. Cette politique permet, certes, de stabiliser les prix ; toutefois, elle ne permet pas de sortir de la crise car la baisse générale des traitements et des salaires réduit le pouvoir d’achat de la population, empêchant ainsi toute reprise de la consommation. Mais la déflation a un autre effet pervers : elle contribue à la stigmatisation des fonctionnaires, qui apparaissent aux yeux de l’opinion comme des « privilégiés », dont les revenus « trop » élevés plomberaient le budget de l’Etat et empêcheraient le pays de sortir de la crise.

Je ne veux pas faire de raccourcis caricaturaux. Il faut comparer ce qui est comparable : la France de 2013 n’est pas celle de 1935, et la politique de l’actuel gouvernement socialiste (souvent qualifiée, à tort, de politique « d’austérité »), n’est pas aussi austère que celle menée par Laval. Néanmoins, les mêmes causes entraînent souvent les mêmes effets.

On assiste actuellement à une fronde des professeurs de classes préparatoires contre un décret de Vincent Peillon. De quoi s’agit-il ? Ledit décret prévoit d’augmenter les obligations de service des professeurs de prépa sans aucune contrepartie financière. Actuellement, les professeurs de classe préparatoire ont un service obligatoire de 10 heures de cours par semaine, mais les obligations de service varient en fonction des effectifs et des niveaux. Ainsi, de nombreux profs qui enseignent dans des classes préparatoires à fort effectif (entre 40 et 50 étudiants) bénéficient de décharges spécifiques, qui ramènent leur service de base à 8 heures au lieu de 10 (au delà de la 8ème heure, les heures de cours effectuées sont payées en heures supplémentaires). Il faut également préciser que le traitement de base des profs de prépa est le même que celui des profs agrégés de l’enseignement secondaire: si les profs de prépa ont des revenus plus élevés que leurs collègues du secondaire, c’est grâce aux heures supplémentaires et aux interrogations orales (les fameuses « khôlles »). Les profs de prépa peuvent ainsi gagner autour de 4.000 euros par mois (ce que gagnent, d’ailleurs, beaucoup de cadres moyens du secteur privé). Le décret Peillon prévoit de supprimer les décharges existantes : pour certains professeurs de prépa, cela ne changera rien, mais pour tous ceux qui bénéficient d’une décharge, le manque à gagner peut être considérable, car les heures de cours qui étaient jusqu’à présent payées en heures supplémentaires (donc majorées) seront payées comme des heures de cours normales. Le décret Peillon pourrait ainsi dépouiller certains profs de 10 à 20% de leur traitement.

Vincent Peillon.

Officiellement, cette mesure est censée permettre d’améliorer la situation des professeurs du secondaire qui enseignent en ZEP (zone d’éducation prioritaire) : par un jeu de « vases communicants », Vincent Peillon souhaite réduire les décharges dont bénéficient les profs de prépa pour accorder une décharge aux profs de ZEP. Cette démarche peut sembler louable. Pourtant, le décret de Peillon est aberrant à plus d’un titre.

– Premièrement, le décret est totalement injuste envers les professeurs de classes préparatoires : quel salarié normalement constitué accepterait d’être payé 10% à 20% de moins tout en effectuant le même nombre d’heures ? Le texte a d’ailleurs été préparé sans concertation avec les représentants des professeurs de prépa.

– Deuxièmement, les professeurs qui bénéficient d’une décharge et qui ne font pas d’heures supplémentaires risquent de se retrouver en sous-service. Que va-t-il leur arriver ? Va-t-on leur confier des tâches administratives en plus de leurs cours ? Va-t-on leur imposer des compléments de service dans un autre établissement ?

 – Troisièmement, ce décret cautionne l’idée (largement répandue) selon laquelle les profs de prépa seraient des nantis et des feignants. Quelques petites précisions s’imposent donc : un professeur de classe préparatoire travaille en moyenne autour de 50 heures par semaine, en comptant les heures de cours, les interrogations orales, la préparation des cours et les corrections de copies (certaines classes prépa comptent jusqu’à 50 étudiants). Les professeurs de prépa sont des enseignants hautement qualifiés, qui préparent leurs étudiants à des concours particulièrement difficiles et sélectifs (écoles de commerce, écoles d’ingénieur, Ecoles normales supérieures, etc.) ; dans certaines sections, les programmes de concours sont renouvelés chaque année, ce qui représente une charge de travail immense pour les professeurs.

– Quatrièmement, le décret Peillon tend à opposer de façon assez démagogique les profs de prépa (qui seraient des « privilégiés ») aux profs de ZEP. C’est oublier que les professeurs de prépa sont, pour la plupart, d’anciens professeurs du secondaire, et que certains d’entre eux ont même passé quelques années en ZEP avant d’obtenir un poste en classe prépa. Il est souhaitable de revaloriser le statut des professeurs de ZEP (j’en suis un !), mais cela ne doit certainement pas se faire en pénalisant les professeurs de prépa, qui n’ont aucune responsabilité dans les difficultés que connaissent leurs collègues de ZEP (sans oublier qu’aujourd’hui, de plus en plus d’établissements classés en ZEP ouvrent des classes préparatoires pour y accueillir leurs élèves les plus méritants).

A l’instar des fameux « décrets Laval » de 1935, qui ont livré les fonctionnaires à la vindicte populaire, le décret Peillon est un véritable coup de couteau dans le dos des professeurs de prépa, désignés injustement comme des nantis surpayés, qui abuseraient des largesses de l’Etat au détriment de leurs collègues de l’enseignement secondaire. Cette vision des choses est tout simplement navrante.

Mais plus généralement, le décret Peillon s’en prend aux classes préparatoires elles-mêmes, en tant qu’institution. En voulant pénaliser les professeurs de prépa, Vincent Peillon leur montre le peu de considération qu’il a pour leur travail. Le système des classes préparatoires est, certes, un système élitiste, mais c’est un système républicain, fondé sur le mérite, qui permet aux meilleurs élèves d’accéder, après le bac, à une formation de haut niveau, entièrement gratuite, offrant la possibilité d’intégrer les meilleures écoles. Certes, un étudiant de prépa coûte plus cher à l’Etat qu’un étudiant de l’université, mais cette situation est la conséquence de plusieurs décennies de sous-investissement dans les universités françaises. On n’améliorera pas la situation des universités en poignardant les classes préparatoires, de même qu’on n’améliorera pas la situation des collèges et lycées ZEP en dépouillant les profs de prépa. Monsieur Peillon, revoyez votre copie : si vous souhaitez régler des comptes avec les profs de prépa, faîtes-le dans vos livres, pas dans vos décrets.

 

Publicités

Une réflexion sur “Décret Peillon: un coup de poignard dans le dos des profs de prépa

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s