Ces mots inutiles qui encombrent le discours politique

Nous les entendons à longueur de temps : ces mots et ces expressions inutiles ont investi la « novlangue » politico-médiatique, et leur usage a fini par s’imposer comme parfaitement naturel. Pourtant, nous pourrions aisément nous passer d’eux, et revenir à d’autres vocables et à d’autres expressions que la langue française avait mis à notre disposition. Voici quelques exemples.

L’adjectif « citoyen(ne) », ou l’usage galvaudé d’un substantif

Le mot « citoyen » est un nom commun, et n’est pas censé être utilisé comme adjectif. Un citoyen est une personne qui participe à la vie de la « cité » et agit dans l’intérêt général. Curieusement, l’utilisation de ce terme comme adjectif s’est peu à peu imposée dans le langage politico-médiatique. Aujourd’hui, tout doit être « citoyen » : une attitude « citoyenne », un rassemblement « citoyen », un « geste citoyen », une pétition « citoyenne », etc. Cet usage finit par devenir insupportable, parce qu’il est grammaticalement incorrect et que, dans la langue française, il existe déjà un adjectif se rapportant à l’idée de citoyenneté : il s’agit de l’adjectif civique (du latin civis, qui signifie… citoyen !), comme dans « éducation civique », par exemple. Il semblerait que « civique » soit aujourd’hui tombé en désuétude. Pourtant, ce noble adjectif fait encore partie du dictionnaire. Mais pour ceux qui trouvent « civique » trop vieillot, je rappelle que la langue française est riche, et qu’il existe d’autres adjectifs qui, selon le contexte, pourraient se substituer au pseudo-adjectif « citoyen » (démocratique, populaire, éthique, responsable, juste, équitable, etc.).

« Opportunités », « efficient  », « impacter », où l’abus d’anglicismes

En français, l’opportunité, c’est la qualité de ce qui est opportun, c’est-à-dire de ce qui arrive au bon moment. Mais le terme « opportunité » est aujourd’hui employé comme le mot anglais opportunity, un faux-ami signifiant « occasion ». Désormais, on ne dit plus jamais « occasion » mais « opportunité » : j’ai eu « l’opportunité » de rencontrer telle personne, il faut attendre la bonne « opportunité » pour faire tel voyage, etc. Voici un bel exemple d’anglicisme qui a fini par s’imposer dans les médias, comme si le mot « occasion » était devenu ringard ou… inopportun. Pourtant, j’ai beau chercher, je ne vois vraiment pas ce que le mot « occasion » peut avoir de si gênant qu’on lui préfère son homologue anglo-saxon. Même le nombre de syllabes joue en faveur du terme « occasion ». Alors quoi ? Peut-être est-ce une forme de snobisme : opportunité sonne mieux qu’occasion, et semble avoir plus d’importance. Peut-être que le mot « opportunité » est plus opportun pour les grandes occasions. Je m’y perds.

Autre anglicisme très à la mode : le verbe « impacter », qu’on nous sert à toutes les sauces (la crise « impacte » le moral des Français, la baisse du pouvoir d’achat « impacte » le chiffre d’affaires des entreprises, la crise syrienne « impacte » la sécurité des pays voisins). Ne nous attardons pas sur la laideur de ce verbe aussi désagréable à prononcer qu’à entendre. Le vrai problème, c’est qu’il s’agit, une fois de plus, d’un emprunt superflu à nos amis anglo-saxons, car « impacter » vient du verbe to impact. Mais pourquoi ne pas dire « influencer », « modifier », « contrarier », « marquer » ou, éventuellement, « faire un impact » ?

Dans la catégorie des anglicismes sans intérêt, on citera également l’adjectif « efficient », qui est de plus en plus souvent utilisé à la place de l’adjectif « efficace ». Cet usage est calqué sur l’anglais, car l’adjectif anglais efficient veut précisément dire efficace. Mais en français, pourquoi dire « efficient » quand on peut se contenter de dire « efficace » ? Certes, « efficient » existe depuis longtemps dans la langue française, mais cet adjectif a un sens très spécifique : « efficient » signifie « qui produit un effet ». L’adjectif a longtemps été utilisé en physique et en philosophie. Ainsi, depuis Aristote, on distingue traditionnellement quatre types de causes : la « cause efficiente » (c’est-à-dire le mouvement ou la force qui produit quelque chose), la « cause matérielle » (la matière qui constitue la chose), la « cause formelle » (la nature de la chose) et la « cause finale » (la finalité de la chose). Si on utilise aujourd’hui le mot efficient à la place d’efficace, c’est peut-être parce que le premier a une connotation plus technique et plus scientifique que le second, trop banal. Par conséquent, une chose qualifiée d’efficiente semblera encore plus efficace que si elle est simplement qualifiée d’efficace

L’adjectif « volontariste », ou l’art d’ajouter des suffixes inutiles

Voici encore un terme dont l’usage connaît une considérable inflation : c’est normal, car dans tous les domaines de l’action publique, il faut une politique « volontariste ». En fait, l’adjectif « volontariste » est dérivé du nom « volontarisme », lui-même dérivé de l’adjectif « volontaire », lui-même dérivé du nom « volonté »… Toutes ces dérivations me donnent mal au crâne. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Lorsqu’on utilise l’adjectif « volontariste », la plupart du temps, « volontaire » ferait très bien l’affaire. Après tout, on ne dit pas « libéraliste », mais libéral. On ne dit pas « xénophobiste », mais xénophobe. On ne dit pas « anti-américaniste » mais anti-américain. A moins que l’adjonction d’une syllabe ne confère au mot plus de poids et ne le rende plus convainquant. A voir…

« Solutionner », où la peur des conjugaisons dangereuses

Quand il existe un verbe simple et connu de tous (résoudre), pourquoi utiliser un verbe plus  long, de sens identique, et formé sur le même radical ? Est-il préférable de « solutionner » un problème, ou de le résoudre ? Je n’en sais rien. Mais j’ai une théorie pour expliquer l’éviction du verbe « résoudre » par son lointain cousin « solutionner ». N’est-ce pas une question de conjugaison ? En effet, « solutionner » est un verbe du premier groupe, dont la conjugaison ne pose, a priori, pas de problème. Mais avec « résoudre », qui est un verbe du troisième groupe, les choses se compliquent un peu, et il peut y avoir quelque hésitation (résous ? résout ? résou ?). Et au passé simple, je ne vous raconte même pas (résolu ? résolus ? résolut ? résolva ?). Donc, en ajoutant simplement « er » à la fin d’un substantif, on prend moins de risques. D’ailleurs, dans le même style que « solutionner », nous avons aussi l’abominable « émotionner » (qui, hélas, est utilisé). Pour éviter tout désagrément grammatical aux complexés de la conjugaison, je propose donc d’ajouter au dictionnaire d’autres verbes offrant les mêmes avantages : « résolutionner », « dissolutionner », « absolutionner », « apparitionner » et « disparitionner ».

« L’inversion de la courbe du chômage », ou le goût des périphrases lourdingues et inadéquates

Pas une semaine sans qu’on n’entende cette curieuse expression : il faut « inverser la courbe du chômage ». Pour ma part, j’aimerais juste que le gouvernement parvienne à faire reculer le chômage, ce qui serait déjà une très bonne chose. A quoi bon user d’une tournure complexe et inutilement lourde ? D’autant plus que, d’un point de vue strictement mathématique, « inverser la courbe du chômage », ça ne veut rien dire, car on ne peut pas donner « l’inverse d’une courbe ». En mathématiques, l’inverse d’un nombre x est le nombre qui, multiplié par x, donne 1. Et la « fonction inverse » est la fonction qui associe à tout nombre son inverse. Mais étant donné que la représentation graphique de la fonction inverse est une asymptote et que, pour les nombres réels strictement positifs, la courbe est décroissante, si nous voulons être rigoureux, il faudrait formuler les choses de la façon suivante : « Dans un repère dont l’axe des abscisses représente le temps et celui des ordonnées, le taux de chômage du pays, nous allons faire en sorte que la courbe du chômage ressemble à celle de la fonction inverse, c’est-à-dire une asymptote qui tende vers 0 à mesure que le temps passe. » Ou bien, plus simplement, on peut dire qu’il faut faire baisser le taux du chômage, ce qui présente le double avantage de la clarté et de la concision.

Appel à contribution : si vous connaissez d’autres mots inutiles couramment utilisés dans les médias ou en politique, je vous invite à les poster en commentaire afin d’enrichir cet article. Merci d’avance pour vos contributions.

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7 réactions sur “Ces mots inutiles qui encombrent le discours politique

  1. Bonjour,
    Contre cet article au demeurant très intéressant et très bien écrit, j’aimerais montrer qu’on peut au contraire prendre la défense des expressions qui passent dans l’usage.
    Je me bornerai toutefois à un seul exemple, car c’est celui qui m’a interpellé.

    Pour l’adjectif « citoyen », le CNRTL le considère comme vieilli et relève un emploi en 1833, sous la plume de Balzac: « vous avez une âme vraiment citoyenne. » (Le Médecin de campagne)
    Le même dictionnaire ainsi que le Lexis mentionnent également le « roi citoyen » comme surnom de Louis-Philippe. On peut ici hésiter entre adjectif et nom placé en apposition, mais le Lexis, quant à lui, le considère résolument comme un adjectif.
    Si cet emploi reste marginal, il a quand même existé avant nous; ne soyons donc pas surpris de le voir usité!
    Je crois qu’il s’est généralisé en raison de l’étoffement du sens de « citoyenneté », qui ne désigne plus seulement la qualité du ressortissant d’un pays mais induit également, par extrapolation, un ensemble de valeurs relatives à la vie commune. Par facilité et pour se rapporter plus directement à cette notion générale de citoyenneté, l’adjectif préféré est « citoyen(ne) » plutôt que « civique » qui n’a pas le même radical.
    Tel que je perçois son usage aujourd’hui, cet adjectif me paraît insister sur la moralité d’un comportement, sur l’adhésion à un ensemble de valeurs (un comportement citoyen…), voire sur sa promotion (encourager les actes citoyens…) alors que « civique » s’en trouve peut-être relégué à la description objective d’un fait (avoir des responsabilités civiques…). Si tel est le cas, on ne parlera bientôt plus de « sens civique » mais « d’esprit citoyen ».

    Il n’y aurait là rien d’incorrect, d’une part parce que la re-catégorisation est un phénomène fréquent et d’autre part parce que le mot s’y prête facilement. En effet, le suffixe -ien sert parfois à former des adjectifs sur la base d’un nom. Par analogie, on pourrait croire, à l’oral, que -yen est son équivalent et qu’il s’adjoint au mot « cité » pour former un adjectif. On dit bien « des influences platoniciennes » alors qu’on ne dit pas – dans le même sens du moins – « des influences platoniques », alors pourquoi pas « des échanges citoyens » plutôt que des « échanges civiques », surtout si les deux mots prennent à l’avenir une nuance différente ?

  2. Je vous remercie très sincèrement, Milovan, pour ces éclaircissements linguistiques d’une grande érudition. J’ignorais que « citoyen » avait été utilisé comme adjectif dans le passé (sous la plume de Balzac, qui plus est!). Mais comme vous le soulignez, il s’agit d’un usage vieilli, et avec le temps, cet usage est devenu impropre. Cela me rappelle un peu le fameux « malgré que »: largement utilisé jusqu’au XVIIème siècle dans l’expression « malgré que j’en aie » (= malgré moi), notamment chez Molière, cette formulation a ensuite été abandonnée. L’utilisation de « malgré que » au XXIème siècle dans le langage courant (et malheureusement dans les médias) est une faute de français, et non un hommage à la langue de Molière… Mais l’usage tend de plus en plus à imposer ses normes, et désormais, « malgré que » semble toléré.
    Je ne partage guère votre optimisme quant aux bienfaits de la re-catégorisation: je pense que le retour en force de l’adjectif « citoyen » est plutôt un appauvrissement de la langue, car l’adjectif « civique » (qui a un sens précis et très fort) est peu à peu évacué, au profit de l’adjectif « citoyen », qui est utilisé à tort et à travers, et qui véhicule une conception très floue et très flottante de la « citoyenneté ». Selon moi, cela tend à appauvrir la notion même de citoyenneté, car plus un concept a un sens large, plus il est faible. Aujourd’hui on parle à tout bout de champ de « citoyenneté », mais qui fait l’effort de penser cette notion? Nous avalons à longueur de temps de beaux slogans et du prêt-à-penser, mais nous prenons de moins en moins le temps de nous questionner sur le sens des mots.
    Plutôt que d’accoler l’adjectif « citoyen » à n’importe quel terme, faisons l’effort de chercher des qualificatifs appropriés et plus précis. D’après vous, l’adjectif « citoyen » permettrait aujourd’hui d’insister sur la « moralité » d’un comportement. Je suis d’accord avec vous, mais alors pourquoi préférer l’adjectif « citoyen » à l’adjectif « moral » ? La morale fait-elle aujourd’hui si peur qu’on se sente obligé de l’évoquer sans dire son nom?

  3. Le mot  »sociétal » est utilisé en force pour introduire un sujet qui concerne les phénomènes de la société. D’autres substantifs comme  »gouvernance »,  »militance » ne veulent rien dires. Ils nous empêchent de penser, pourquoi n’utilisent-ils pas l’infinitif? Nous vivons dans une société où la réflexion n’ai plus la recherche d’un bien commun sur le long terme. La majorité des recherches se concentrent sur l’étude instantanée des données statistiques vide de sens, pour évaluer l’efficacité, la compétitivité au service des entreprises, de l’intérêt particulier.

  4. Pour la courbe du chômage, il y a plus simple en langage « mathématiques »… Il suffit de dire que « la courbe représentative du taux de chômage depuis le début du quinquennat doit avoir un point d’inflexion »… C’est quand même une tirade beaucoup plus impactante dans un discours citoyen et volontariste (ah ah ah…) qu’un simple « le taux de chômage doit constamment baisser »! Et il faut ensuite ajouter « Et Moi, Président, je vais solutionner ces stigmates de la déplorable gestion précédente en créant, par des mécanismes efficients, des opportunités de travail pour tous les citoyens! »….

  5. Je propose « adresser ». Par ex.,  » ce nouveau produit adresse la clientèle des particuliers ». Utilisé pour « s’adresse à », « concerne », « touche », etc.

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