Existe-t-il une démocratie chrétienne en France?

Dans plusieurs pays d’Europe occidentale, comme l’Allemagne, il existe un important courant démocrate-chrétien structuré par un puissant parti. En France, ce courant politique semble invisible, malgré le rôle déterminant qu’il a pu avoir dans la vie politique et intellectuelle du pays pendant plus d’un siècle. Existe-t-il encore une démocratie chrétienne hexagonale en 2013 ?

Qu’est-ce que la démocratie chrétienne ?

Il s’agit d’un courant politique qui s’est développé en Europe à partir du milieu du XIXème siècle. A l’origine, ce courant se caractérise par la volonté de concilier les valeurs du christianisme avec l’héritage libéral des Lumières et de la Révolution. De plus, dans un contexte d’industrialisation, la justice sociale et la solidarité sont devenues des piliers du courant démocrate-chrétien. Sur le plan politique, l’objectif de la démocratie chrétienne est de fédérer l’électorat chrétien derrière un grand parti chrétien capable d’exercer le pouvoir dans le cadre d’institutions démocratiques. Aujourd’hui, plusieurs partis européens sont les héritiers directs de la démocratie chrétienne, comme la CDU en Allemagne : ces partis sont généralement situés au centre ou au centre-droit de l’échiquier politique, avec toutefois des différences d’un pays à l’autre.

La démocratie chrétienne a-t-elle joué un rôle important en France ?

En France, la démocratie chrétienne a longtemps exercé une grande influence dans la vie intellectuelle : pensons à des hommes comme La Mennais ou Lacordaire, ainsi qu’aux théoriciens du « catholicisme social » comme Albert de Mun, La Tour du Pin, Frédéric Ozanam et Marc Sangnier. Dans les années 1930, les démocrates-chrétiens dénoncèrent le fascisme, et durant la Seconde Guerre mondiale, ils jouèrent un rôle actif dans la Résistance, à l’image de Georges Bidault (qui dirigea le Conseil National de la Résistance après la mort de Jean Moulin). Les démocrates-chrétiens français furent aussi, avec leurs homologues européens, des précurseurs de la construction européenne : ils défendirent l’idée d’une communauté des Etats européens dès les années 1920, et jouèrent un rôle déterminant au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en particulier Robert Schuman, qui fut l’un des grands inspirateurs de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Les démocrates-chrétiens ont également été les premiers à prôner une République décentralisée, bien avant les premières lois de décentralisation.

Une démocratie chrétienne « invisible »

Malgré son influence intellectuelle et politique, la démocratie chrétienne n’est jamais parvenue à s’imposer en France comme une force politique puissante, car aucun grand parti n’a réussi à fédérer l’électorat catholique. Au début du XXème siècle, le « Sillon » de Marc Sangnier, un grand mouvement catholique et républicain, se développa de façon spectaculaire et tenta de réconcilier la classe ouvrière avec le christianisme. Mais la condamnation du Sillon par le Pape en 1910 donna un coup d’arrêt à cette expansion (le mouvement de Marc Sangnier était accusé de remettre en cause l’autorité du Pape et des évêques). Le premier véritable parti démocrate-chrétien français fut le PDP (Parti Démocrate Populaire), fondé en 1924 : bien qu’il fût soutenu par un vaste réseau d’associations, de syndicats et de journaux, ce petit parti demeura un parti de cadres sans masses militantes, et ne réalisa que des scores limités lors des élections. Le seul parti qui a réussi à fédérer, de façon éphémère, une part significative de l’électorat catholique fut le MRP (Mouvement Républicain Populaire), au lendemain de la 2nde Guerre mondiale : en 1946, il devint d’ailleurs le premier parti politique français. Mais le MRP n’était pas un parti confessionnel, et le succès électoral qu’il a connu sous la IVème République reposait en fait sur un double malentendu. Premier malentendu : à la Libération, le MRP a été perçu (à tort) comme le parti du Général de Gaulle. Deuxième malentendu : le MRP était un parti de centre-gauche avec un électorat de droite. En effet, ce parti fondé en 1944 par d’anciens résistants et d’anciens militants du PDP, défendait les idées novatrices qui avaient été forgées au sein de la Résistance (nationalisations, sécurité sociale, etc.), mais la base électorale du parti était très conservatrice : les anciens partis de droite avaient été discrédités à cause de leurs liens avec Vichy, et l’électorat de droite se reporta massivement sur le MRP après la guerre. Le redressement progressif de la droite et le succès croissant du gaullisme contribuèrent à l’affaiblissement du MRP : le parti vola en éclats au début de la Vème République. Plus tard, en 1976, les démocrates-chrétiens se rassemblèrent au sein d’un petit parti centriste, le CDS (Centre des Démocrates Sociaux), qui devint en 1978 l’un des membres fondateurs de l’UDF (Union pour la Démocratie Française).

Comment expliquer la faiblesse de la démocratie chrétienne en France ?

Les catholiques français se sont toujours méfiés de la politique, d’où une certaine réticence à s’engager dans des organisations partisanes. De plus, le ralliement des catholiques français au régime républicain fut très tardif : jusqu’aux années 1890, la République était condamnée par le Saint-Siège. Cette situation freina considérablement la formation du mouvement démocrate-chrétien français. Il faut également souligner que l’électorat catholique n’a jamais constitué un bloc uniforme. En effet, plusieurs questions très sensibles ont divisé les catholiques français depuis la fin du XIXème siècle : Affaire Dreyfus, acceptation ou refus de la laïcité, désaccords sur l’attitude à adopter face à la question sociale, querelle entre les « ultramontains » (qui font allégeance au Pape) et les « gallicans » (qui veulent une Eglise française plus indépendante). Par conséquent, les suffrages des catholiques français se sont toujours éparpillés entre différentes formations politiques. Enfin, n’oublions pas qu’en France, la place de la religion dans la société a longtemps été une question très houleuse. L’importance prise par la laïcité dans le modèle républicain français a été un obstacle à l’émergence d’un grand parti confessionnel, ou d’un parti mettant en avant une identité chrétienne.

Où sont les démocrates chrétiens français aujourd’hui ?

Aujourd’hui, la démocratie chrétienne est représentée en France par des personnalités appartenant à des formations politiques différentes. François Bayrou, ancien président de l’UDF et fondateur du Modem, apparaît clairement comme le principal héritier de la démocratie chrétienne en France. Mais son parti, le Modem, n’a rien d’un parti démocrate-chrétien : c’est un parti totalement aconfessionnel, qui défend la laïcité, et dont les multiples composantes sont issues de traditions politiques très différentes (démocrates chrétiens, écologistes, fédéralistes…). D’autres personnalités revendiquent aussi l’héritage démocrate chrétien : c’est le cas de Christine Boutin, qui décida en 2009 de rebaptiser son parti « PCD » (Parti chrétien-démocrate). Pourtant, entre Bayrou et Boutin, les différences sont considérables. Chez Bayrou, la référence chrétienne est implicite ; chez Boutin, elle est explicite. Bayrou se définit comme centriste, tandis que le parti de Christine Boutin est un parti de droite, dont les orientations idéologiques sont marquées par un fort conservatisme social. François Bayrou, bien qu’opposé à l’idée de « mariage homosexuel », s’est déclaré favorable à une union civile distincte du mariage mais offrant aux couples homosexuels des droits quasi identiques à ceux du mariage. Madame Boutin met en avant la défense de la famille dite « traditionnelle » et la lutte contre le « lobbying homosexuel » : elle a combattu le PACS en 1999 et fut l’un des adversaires les plus acharnés du « mariage pour tous ». Autre différence : Bayrou est un Européen fervent et partisan du fédéralisme ; il défendit le projet de Traité Constitutionnel européen en 2005, tout en reconnaissant les faiblesses et le manque d’ambition de ce texte. Madame Boutin, au contraire, est opposée au fédéralisme européen ; elle milita pour le « non » au Traité Constitutionnel. En définitive, on voit que la démocratie chrétienne continue d’exister en France en tant que courant de pensée, mais qu’elle peine à exister politiquement. Elle est dispersée entre plusieurs formations politiques aux orientations parfois très différentes. Les hommes et les femmes qui, aujourd’hui, se disent démocrates-chrétiens ne partagent pas une « idéologie ». Ils ne partagent qu’un socle de valeurs héritées du christianisme : respect de la dignité humaine, solidarité, défense de la famille, moralisation de la vie politique, refus du matérialisme et promotion d’une société laissant encore une large place à la vie spirituelle.

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