A propos du programme économique du Front National

Marine Le Pen.

Quel programme économique le Front National propose-t-il ? Marine Le Pen a-t-elle des solutions réalistes pour sortir de la crise, réduire le chômage et assainir les finances publiques ? Les principales mesures économiques défendues par le Front National sont assez claires et  tiennent en quelques mots: protectionnisme, abandon de l’euro et retour au franc, « préférence nationale » pour l’embauche,  financement de la dette par la Banque de France, politique « nataliste » pour financer les retraites. En relisant le programme économique du Front National, on peut dresser les trois constats suivants :

– Premièrement, il s’agit d’un programme très idéologique, qui reste fidèle aux thèmes classiques de l’extrême droite : anti-mondialisme, rejet de la construction européenne, nationalisme économique exacerbé, xénophobie. Toutes les difficultés économiques de la France sont directement imputées à l’immigration et à l’Union européenne, et ce diagnostic fantaisiste sert à justifier des mesures discriminatoires à l’encontre des étrangers, ainsi qu’un démantèlement de l’Union européenne.

– Deuxièmement, le programme économique du Front National est un programme totalement utopique, qui se fonde sur un déni de la réalité économique : les contraintes liées à la mondialisation sont tout simplement ignorées, et le Front National fait croire que la France peut s’émanciper des règles du commerce international, renégocier à son gré les traités européens, rétablir unilatéralement des mesures protectionnistes et envoyer paître les Etats qui lui font de la concurrence.

– Troisièmement, ce programme ne propose aucune véritable solution aux problèmes économiques majeurs du pays (chômage, pouvoir d’achat, dette publique, financement des retraites, compétitivité des entreprises). Les principales mesures économiques du Front National sont, au mieux, inapplicables, et au pire, suicidaires car leur application entraînerait une explosion de l’inflation et de la dette, et une chute du pouvoir d’achat des Français.

Pour ceux qui auraient des doutes, voici une petite analyse de quelques unes des principales propositions économiques du Front National : toutes ces mesures sont tirées du projet présidentiel de Marine Le Pen, consultable sur le site Internet du Front National.

L’abandon de l’euro et le retour au franc. D’après Marine Le Pen, la France doit préparer, avec ses partenaires européens, la fin de l’euro et le retour aux monnaies nationales. Le retour au franc doit permettre au gouvernement français de mener une politique de dévaluation compétitive pour soutenir l’économie nationale, favoriser nos exportations et réindustrialiser le pays.

La sortie de l’euro était la « proposition phare » de Marine Le Pen lors de la présidentielle de 2012. La présidente du Front National a imaginé un scénario totalement improbable pour expliquer comment elle entendait sortir de l’euro : elle évoque un abandon collectif et concerté de l’euro, et prétend même que le couple franco-allemand jouera un « rôle moteur » dans l’arrêt programmé de la monnaie unique, comme si la France allait réussir à convaincre l’Allemagne de saborder l’euro.

Le Front National cherche clairement à faire de l’euro un « bouc-émissaire » : Marine Le Pen surfe sur la crise économique de la zone euro et tire à boulets rouges sur la monnaie unique et sur la Banque Centrale Européenne. L’euro est présenté comme un échec total et comme la cause de toutes nos difficultés économiques (surendettement de l’Etat, baisse du pouvoir d’achat, croissance molle, manque de compétitivité). Ce diagnostic fantaisiste n’est partagé par aucun économiste sérieux : contrairement à ce que prétend le Front National, sortir de l’euro ne règlera en rien nos problèmes, et rendra la France plus vulnérable sur les marchés financiers. L’euro est une monnaie forte qui nous protège contre la spéculation monétaire mondiale. Quant à la Banque Centrale Européenne, sa mission première est de garantir la stabilité de la monnaie unique, afin de limiter l’inflation et de rassurer les investisseurs. Pour la France, une sortie de l’euro serait un véritable saut dans l’inconnu. La grande majorité des économistes s’accordent à penser qu’un retour au franc plongerait notre pays dans la récession et déstabiliserait tous les pays de la zone euro, étant donné que la France est l’un des piliers de la monnaie unique (c’est la deuxième économie de la zone euro derrière l’Allemagne). En outre, sans l’euro, la France se retrouverait seule face à des banques et à des Etats susceptibles de spéculer contre sa monnaie.

Marine Le Pen prétend aussi qu’après le retour au franc, elle mènera une politique de « dévaluation compétitive », c’est-à-dire qu’elle abaissera artificiellement le taux de change de notre monnaie pour doper nos exportations. Mais une telle dévaluation aurait des conséquences catastrophiques sur notre pouvoir d’achat. Si notre monnaie était dévaluée, le coût de nos importations augmenterait : cela ferait exploser notre facture de gaz et de pétrole. Sans oublier que notre dette, une fois libellée en francs dévalués, serait nettement alourdie. L’effet bénéfique attendu, à savoir le gain de compétitivité, serait vite annulé par les dévaluations qu’effectueraient nos partenaires commerciaux européens en réaction à notre dévaluation.

Le retour au protectionnisme. Marine Le Pen souhaite « renégocier » les traités européens pour mettre fin au libre-échange. Elle veut appliquer des droits de douane ciblés et des quotas d’importation vis-à-vis des pays qui, selon elle, font une « concurrence déloyale » à la France, comme par exemple la Chine ou « certains pays d’Europe de l’Est ».

Cette mesure est inapplicable, à moins d’envisager une implosion de l’Union européenne. Depuis 60 ans, l’Europe s’est construite sur la base du libre-échange et de l’union douanière : le « marché commun » a été la première étape vers l’édification d’un marché européen unifié, sans frontières intérieures, où les travailleurs et les capitaux peuvent circuler librement. Non seulement cette unification économique a resserré les liens entre les Etats européens, mais elle a aussi été une source d’enrichissement et de développement pour chaque Etat : c’est pourquoi de nombreux pays rêvent encore aujourd’hui de rejoindre l’Union européenne. Rétablir une quelconque forme de protectionnisme (même sélectif) reviendrait à remettre en cause tous les traités européens et les fondements mêmes de l’Europe : jamais la France n’arriverait à faire accepter cela à ses partenaires européens.

En réalité, le retour au protectionnisme serait contraire aux intérêts économiques de la France. Dans un contexte de mondialisation, la France ne peut pas se comporter comme un chevalier solitaire et faire le contraire de ce que font tous les autres pays. Elle a besoin de ses partenaires commerciaux, qu’ils soient européens ou non. En instaurant de façon unilatérale des mesures protectionnistes, notre pays s’exposerait à des mesures de rétorsion de la part des Etats lésés, et encourrait des sanctions de la part de l’OMC. Madame Le Pen prétend qu’elle instaurera des droits de douane élevés et des quotas d’importation sur les produits chinois, mais la France n’a certainement pas intérêt à remettre en cause ses relations commerciales avec un pays d’1,3 milliard d’habitants devenu la 1e puissance économique mondiale, dans lequel de nombreux entrepreneurs français se sont déjà implantés. La France n’a pas les moyens d’engager seule un bras de fer commercial avec la Chine ; en revanche, l’Union européenne, si elle est unie, peut faire contrepoids à la puissance chinoise.

L’autofinancement de l’Etat par le biais de la Banque de France. Marine Le Pen voudrait autoriser la Banque de France à créer de la monnaie, donc à financer directement le Trésor Public, avec des taux d’intérêt quasi nuls. Ainsi, l’Etat ne serait plus obligé d’emprunter sur les marchés financiers.

Cette mesure est inapplicable car elle constituerait une violation des traités européens. En effet, l’article 104 du Traité de Maastricht, confirmé par le Traité de Lisbonne en 2007, interdit aux Etats de l’Union européenne tout emprunt auprès des banques centrales, et réserve aux marchés financiers et aux banques privées le monopole du financement des emprunts d’Etat. Cette réglementation, approuvée par l’ensemble des Etats membres, a pour objectif de limiter l’inflation et d’obliger les Etats à gérer plus raisonnablement leur budget : l’Etat ne peut plus faire marcher la « planche à billets » pour s’autofinancer et doit donc s’adresser à des banques privées lorsqu’il a besoin de liquidités. Marine Le Pen considère que l’article 104 du Traité de Maastricht est directement responsable du surendettement des Etats européens, et que cette réglementation doit être abolie si l’on veut mettre fin à la crise de la dette souveraine.

D’après le Front National, il suffirait de revenir au financement public des emprunts d’Etat pour mettre un terme à la crise de la dette souveraine. C’est une illusion. Le recours à la « planche à billets » pour financer la dette publique comporte de nombreux risques, en particulier celui d’une dérive inflationniste qui serait désastreuse dans les temps de crise que nous traversons. De plus, quand la croissance est dopée artificiellement par la création monétaire, les risques de récession deviennent très élevés dès que l’Etat cesse d’injecter des liquidités dans l’économie : on dit alors que l’économie fonctionne sous perfusion. Autre danger : la planche à billets encourage la spéculation, elle favorise donc l’apparition de nouvelles bulles spéculatives et de nouvelles crises.

Marine Le Pen affirme que la crise de surendettement des Etats européens résulte de règlementations inadaptées. Il s’agit là d’un déni de réalité : contrairement à ce que dit Madame Le Pen, le surendettement des Etats n’est pas dû aux traités européens. Il résulte d’abord du laxisme budgétaire des Etats de la zone euro, qui ont laissé leur dette s’envoler depuis l’instauration de la monnaie unique, et qui se sont ainsi retrouvés à la merci des marchés financiers. Mais la crise de la dette est aussi la conséquence d’une spéculation débridée et d’une crise financière mondiale qui s’est déclenchée aux Etats-Unis en 2008, et dont nous ne sommes pas encore sortis. La régulation des marchés financiers et la lutte contre la spéculation sont les vrais défis à relever, mais la réponse à ces défis ne peut être qu’une réponse européenne et mondiale, tout le contraire de ce que propose Marine Le Pen.

La « préférence nationale » pour l’emploi. Les entreprises seront incitées à embaucher en priorité, à compétences égales, des personnes ayant la nationalité française. Une loi obligera Pôle Emploi à proposer en priorité les emplois disponibles aux demandeurs d’emploi français ; les administrations respecteront également cette règle.

Le principe absurde de la « préférence nationale » conduirait à légaliser la discrimination à l’embauche. Cela reviendrait à fermer davantage le marché du travail aux étrangers, donc à leur refuser l’un des seuls moyens d’intégration dont ils disposent. On retrouve ici une vieille thématique de l’extrême droite : l’immigration est présentée comme une « cause » du chômage, et l’immigré est perçu comme celui qui va « voler » le travail des Français (bien qu’on reproche aussi aux immigrés de ne pas s’intégrer, de ne pas travailler et de profiter des aides sociales !). D’un point de vue économique, cette idée est aberrante : le chômage n’est pas dû à l’immigration mais à la crise économique et à la rigidité de notre marché du travail. Ecarter les étrangers du marché du travail ne relancera ni la croissance ni l’emploi : au contraire, c’est en gagnant leur vie que les étrangers pourront consommer davantage et ainsi contribuer à la relance de notre économie. Enfin, la « préférence nationale » est tout à fait contraire au principe d’égalité, qui fait partie du socle de valeurs de la République française. Pouvons-nous accepter cela ? Que dirions-nous si les Français expatriés subissaient pareille discrimination dans le pays où ils ont choisi de vivre et de travailler ?

La « renationalisation » de la dette publique. Marine Le Pen propose d’utiliser l’emprunt national pour refinancer la dette souveraine et sécuriser l’épargne populaire.

Cette idée n’est pas absurde : les ménages français ont accumulé une épargne considérable (notamment sur les livrets A) ; de plus, aucune règlementation européenne n’interdit à l’Etat de faire appel à sa population pour absorber une partie de sa dette souveraine. Plusieurs économistes et hommes politiques (de droite comme de gauche) ont déjà proposé de faire contribuer les Français au refinancement de la dette. Cette idée n’a rien de nouveau, puisqu’elle reprend le vieux principe des « bons du Trésor » achetés par les ménages français.

Pour autant, la nationalisation de la dette n’est pas la solution miracle : nationaliser la dette ne veut pas dire effacer la dette. Même si la dette publique est détenue par des Français, elle restera une charge colossale pour le Trésor Public, qui devra verser des intérêts aux détenteurs d’obligations. Or, pour que le placement soit attractif, l’Etat devra proposer un taux d’intérêt au moins équivalent à celui du livret A. De plus, la nationalisation de la dette publique ne peut être que limitée. A titre d’exemple, en 2011, l’épargne des ménages français s’élevait à 215 milliards d’euros, mais la dette publique s’élevait à plus de 1.500 milliards d’euros et l’Etat a emprunté cette année-là 180 milliards d’euros : l’épargne populaire peut donc, tout au plus, servir d’appoint. Enfin, n’oublions pas que l’argent des ménages est déjà sollicité par l’Etat pour financer de nombreux projets, et qu’une nationalisation de la dette risquerait de ponctionner, par un jeu de vases communicants, certains livrets d’épargne dont l’Etat a besoin. Il est donc malhonnête de dire aux Français, comme le fait Madame Le Pen, qu’une « francisation » de la dette résoudrait nos difficultés budgétaires et nous mettrait à l’abri des marchés financiers et des agences de notation. En fait, cette mesure est avant tout idéologique : pour le Front National, la dette ne doit pas être détenue par des étrangers, mais par les Français.

Une politique nataliste pour financer les retraites. Marine Le Pen défend l’idée d’une politique nataliste « volontariste » : selon elle, le financement de notre système de retraites exige une « démographie vigoureuse ». Cette politique nataliste se traduira par la création d’un « revenu parental » accordé aux mères ou aux pères qui choisissent de rester à la maison pour élever leurs enfants : 80% du SMIC pendant trois ans à partir du deuxième enfant.

Cette proposition, généreuse en apparence, est sous-tendue par une vision rétrograde de la famille, puisque l’idée d’un « revenu parental » implique un choix entre la vie professionnelle et la vie familiale : pour qu’un couple éduque correctement plusieurs enfants, il faudrait que l’un des deux parents sacrifie sa carrière professionnelle et se consacre à plein temps à sa famille en vivant des aides de l’Etat. En outre, cette mesure d’assistanat serait extrêmement coûteuse : 15 milliards d’euros par an selon les estimations du journal Médiapart. Or, les modalités de financement de ce « revenu parental » restent floues : le programme de Marine Le Pen stipule que ce revenu sera créé « dès que les finances le permettront », sans aucune autre précision.

La politique nataliste préconisée par le Front National passe également par une restriction du droit à l’avortement, ou par des mesures visant à dissuader les femmes de recourir à l’IVG. C’est du moins ce que suggère une affirmation très ambiguë du programme de Marine Le Pen : « pour les femmes, le libre choix doit pouvoir être celui de ne pas avorter ». En invoquant un « droit de ne pas avorter », Marine Le Pen sous-entend que les femmes qui avortent le font « par obligation » et qu’aucune alternative ne leur est jamais proposée.

Dernière remarque : la politique nataliste voulue par le Front National est envisagée comme une alternative à la réforme des retraites. La pérennité de notre système de retraites reposerait donc entièrement sur une « démographie vigoureuse ». Or, la démographie est très difficile à prévoir : qu’adviendra-t-il de nos retraites si la natalité n’évolue pas conformément aux attentes du Front National ? Marine Le Pen ne le dit pas, et ne propose aucune autre piste pour réformer les retraites.

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