« L’Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre… »

Robert Schuman.

On a tendance à l’oublier, mais le 9 mai, c’est la Journée de l’Europe. Cette journée, instituée en 1985, commémore une célèbre déclaration que fit le Ministre des Affaires étrangères français Robert Schuman le 9 mai 1950, et qui avait été inspirée par Jean Monnet. Dans cette déclaration, Robert Schuman proposait de mettre en commun les productions française et allemande de charbon et d’acier, en fusionnant les marchés nationaux et en plaçant la production des deux pays sous le contrôle d’une Haute Autorité commune à laquelle les autres Etats d’Europe de l’Ouest pourraient adhérer. Pour Schuman, cette Europe du charbon et de l’acier devait être la première étape  vers une « fédération » des Etats européens. Elle devait permettre de consolider la réconciliation franco-allemande et d’assurer aux nations européennes la paix et la prospérité, au lendemain d’une guerre qui plongea les peuples d’Europe dans l’horreur et qui transforma le continent européen en un immense champ de ruines. « L’ Europe n’a pas été faite, nous avons eu la guerre », disait Schuman.

La « Déclaration Schuman » déboucha sur la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en 1951, puis de la CEE (Communauté économique européenne) en 1957, un « marché commun » réunissant la France, la RFA, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie. Aujourd’hui, la CEE est devenue l’Union européenne, et l’Europe des 6 est devenue l’Europe des 27 (bientôt 28 avec l’entrée de la Croatie en juillet 2013). Les objectifs énoncés par Schuman ont été atteints. Tout d’abord, la paix. Aujourd’hui, pour un Européen du XXIème siècle, la paix est une évidence, elle relève de la normalité, et la guerre appartient au passé. Mais ce n’était pas le cas au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: il a fallu réconcilier la France et l’Allemagne, deux nations que l’on considéra longtemps comme des « ennemis héréditaires ». Il a fallu que chaque nation européenne renonce à toutes  ses rancœurs et à toute idée de revanche. Il a fallu faire admettre aux peuples et aux dirigeants européens que le libre-échange et la coopération économique étaient les piliers indispensables d’une paix durable en Europe. Mais la paix a été garantie. En 60 ans, aucun conflit n’a jamais opposé deux Etats membres de la communauté européenne, et aujourd’hui, l’UE est perçue par la planète entière comme un havre de paix, de stabilité et de démocratie dans un monde instable et conflictuel où les Droits de l’Homme sont constamment bafoués. Le second objectif énoncé par Schuman, celui de la prospérité, nous semble peut-être moins évident dans les temps de crise que nous traversons. Mais nous ne devons pas oublier tout le chemin parcouru depuis les années 1950, l’augmentation spectaculaire du niveau de vie en Europe de l’Ouest et la modernisation de nos industries et de notre agriculture.

Aujourd’hui, l’Union européenne fait rêver l’humanité entière, à l’exception des Européens! Elle incarne, pour le monde entier, un idéal de stabilité, de démocratie et d’unité. Partout dans le monde, des Etats s’inspirent d’elle pour bâtir des entités régionales unifiées; partout dans le monde, des hommes et des femmes rêvent de venir vivre dans l’Union européenne, d’y travailler et d’y voir grandir leurs enfants. Mais nous autres Européens, nous semblons avoir oublié la chance que nous avions, et nous sommes de plus en plus nombreux à nous laisser séduire par les discours populistes, souverainistes et anti-européens, de gauche comme de droite.

Nous ne devons pas oublier que, malgré la crise, les populations européennes restent celles qui bénéficient aujourd’hui des niveaux de vie les plus élevés au monde, et des meilleurs systèmes de protection sociale. Nous ne devons pas oublier que l’euro, si souvent décrié, nous protège contre la spéculation monétaire internationale, et que la Banque Centrale européenne, en limitant l’inflation, garantit la stabilité de notre monnaie et évite un effondrement de notre pouvoir d’achat. La crise économique actuelle, qui est une crise mondiale, constitue une terrible épreuve pour l’Europe et ses institutions. Mais contrairement à ce que certains laissent parfois penser, l’Union européenne n’est pas responsable de la crise que nous traversons. On peut lui reprocher de ne pas nous protéger suffisamment, on peut lui reprocher un déficit de démocratie ou un manque de transparence dans les prises de décision, on peut lui reprocher d’être trop « bureaucratique », mais on ne peut pas la rendre responsable de tous nos maux.

Les difficultés que nous avons, nous Européens, pour sortir de la crise et pour relancer la croissance et l’emploi, ne viennent pas d’un « excès d’Europe », mais au contraire d’un « manque  d’Europe ». Oui, il nous faut plus d’Europe pour sortir de la crise: il nous faut plus d’intégration, plus de solidarité, plus de cohésion territoriale, plus de coopération, mais aussi plus de rigueur dans la gestion de nos budgets, plus de considération pour nos partenaires européens, et plus de respect pour les institutions communautaires et pour les règles que nous nous sommes fixées. Mais surtout, il faut de toute urgence réconcilier les Européens avec l’Union européenne, et avec l’idée européenne.

Vous pouvez faire un petit test très simple: demandez à des gens de votre entourage s’ils savent ce que l’on commémore le 9 mai. Demandez-leur s’ils connaissent la devise de l’Union européenne. Demandez-leur quand auront lieu les prochaines élections européennes. Demandez-leur de citer le nom d’un député européen élu dans leur circonscription aux dernières élections européennes. Demandez-leur de citer le nom de l’actuel président de la Commission européenne et de l’actuel président du Conseil européen. Les réponses que vous entendrez (ou que vous n’entendrez pas) révéleront à coup sûr l’ampleur des lacunes de notre culture européenne. Ces lacunes ne sont pas simplement dues au désintérêt des uns ou des autres pour les questions européennes, mais aussi au fait que, depuis le référendum de 2005 sur le Traité Constitutionnel européen, ni le gouvernement ni les médias n’ont jugé pertinent de sensibiliser les citoyens au rôle essentiel de l’Union européenne, alors même que 80% des lois françaises ne sont que des transpositions de réglementations européennes, et que toutes les réponses aux grands défis économiques, sociaux, géopolitiques, énergétiques et environnementaux du XXIème siècle seront nécessairement des réponses européennes et mondiales.

Malheureusement, tant que les chefs d’Etat et de gouvernement imputeront tous leurs échecs à l’Europe, tant que les gouvernements feront égoïstement passer leurs intérêts nationaux avant les intérêts communs de tous les peuples de l’UE, tant que les citoyens européens auront le sentiment d’être laissés à l’écart des grandes décisions et d’être placés devant le fait accompli, tant que le Parlement européen (seule institution de l’UE qui représente les Européens en tant que peuple) ne sera pas une véritable assemblée législative et un contre-pouvoir à la Commission européenne, tant que les décisions prises par la Commission européenne, le Conseil européen et le Conseil des Ministres de l’UE ne seront pas clairement expliquées aux citoyens, tant que les travaux du Parlement européen ne seront pas médiatisés comme le sont ceux des Parlements nationaux, le fossé ne cessera de se creuser entre les peuples européens et les institutions de l’Union européenne.

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