Faut-il reconnaître un « génocide vendéen »?

Vitrail des Lucs-sur-Boulogne.

La guerre de Vendée fut certainement l’épisode le plus tragique de la Révolution Française. Cette guerre civile extrêmement violente opposa les troupes républicaines aux insurgés vendéens de 1793 à 1796, mais les pires crimes furent commis entre mars 1793 et le printemps 1794, pendant la Terreur.

Rappelons brièvement les faits. Les causes de l’insurrection vendéenne sont multiples. La Constitution civile du clergé, adoptée en 1790, a été très mal reçue par les populations de l’Ouest: de nombreux prêtres ont refusé de prêter serment (ce sont les fameux « prêtres réfractaires ») et ont alimenté un profond sentiment antirévolutionnaire au sein de leur paroisse. En outre, les populations de l’Ouest ont vécu l’exécution de Louis XVI en janvier 1793 comme un traumatisme. Mais l’événement déclencheur de la révolte vendéenne fut la levée en masse, décidée par la Convention en février 1793 pour défendre la jeune République face aux monarchies européennes coalisées: dans l’Ouest de la France, des milliers de paysans refusèrent d’être enrôlés dans l’armée révolutionnaire et d’être envoyés loin de leur village. C’est dans ce contexte que se forma l’Armée Catholique et Royale, composée de Vendéens révoltés, et dirigée par des aristocrates locaux. L’insurrection vendéenne fut lourdement réprimée par les troupes républicaines. L’Armée Catholique et Royale fut écrasée en décembre 1793, et pendant les mois suivants, les fameuses « colonnes infernales » du général Turreau sillonnèrent la Vendée en liquidant les dernières poches de résistance. D’après les estimations des historiens, la guerre de Vendée aurait fait près de 170.000 morts du côté vendéen, contre 70.000 morts dans les rangs républicains (ces chiffres sont ceux du Centre vendéen de recherches historiques, et ne sont guère contestés). Plusieurs épisodes particulièrement atroces ont marqué les mémoires: ainsi, à Nantes, plusieurs milliers de personnes (principalement des prisonniers militaires, mais aussi des femmes, des enfants et des prêtres) furent noyés dans la Loire par les troupes républicaines, sur ordre de Carrier, à la fin de l’année 1793 et au début de 1794.

Plus de deux siècles après la guerre de Vendée, les blessures ne sont pas encore refermées. Depuis 30 ans, l’historien nantais Reynald Secher, auteur d’une thèse sur la guerre de Vendée, essaie de prouver qu’il y a eu un « génocide vendéen ». Des responsables politiques et des associations militent pour la reconnaissance de ce prétendu génocide, et Reynald Secher parle même de « mémoricide » car, selon lui, l’Etat aurait toujours occulté le génocide vendéen, de façon à ce que cet épisode soit rayé de la mémoire nationale. Au Parlement, la question du « génocide vendéen » resurgit régulièrement: ainsi, en janvier 2013, le député UMP Lionnel Luca a déposé une proposition de loi pour la « reconnaissance du génocide vendéen ».

Pourtant, la grande majorité des historiens spécialistes de la Révolution et de la guerre de Vendée ont récusé l’idée d’un « génocide vendéen ». En effet, la pacification de la Vendée, si violente qu’elle fût, ne peut pas être qualifiée de génocide. Dans le droit international, le terme « génocide » est utilisé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour désigner toute tentative d’extermination d’un « groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Or, dans l’état actuel de nos connaissances, rien ne permet d’affirmer l’existence d’un projet d’extermination du « peuple vendéen » pendant la Révolution. Plusieurs points importants doivent ici être rappelés.

1° Le « peuple vendéen » n’existe pas en 1793. Le génocide implique l’intention d’éliminer un peuple pour la seule raison que ce peuple existe. Or, au début de la Révolution, le « peuple vendéen » n’existe pas: il s’agit d’une construction a posteriori. Comme l’a écrit l’historien Jean-Clément Martin, il n’existe aucune « entité vendéenne » préexistant à la guerre de Vendée. Sous l’Ancien Régime, le nom « Vendée » était uniquement celui d’une rivière. Le département de la Vendée, qui tire son nom de cette même rivière, a été créé sous la Révolution, en 1790. L’expression « Vendée militaire » fut utilisée par le gouvernement républicain pour désigner l’ensemble des territoires qui s’étaient insurgés contre la République en 1793. Parler de « peuple vendéen » en 1793 est une absurdité, car à cette époque, le mot « Vendéens » sert simplement à désigner les habitants de la Vendée militaire. Aux yeux des autorités républicaines de 1793, les Vendéens ne sont pas identifiés comme un groupe ethnique ou religieux particulier.

2° Les insurgés vendéens ont massacré des Républicains dès le début de la révolte vendéenne. En effet, des civils républicains ont été lynchés en Vendée et dans les départements voisins dès le mois de février 1793. En mars 1793, à Machecoul et à Noirmoutier, des milliers de paysans armés de fourches et de fusils massacrèrent des gardes nationaux, des notables républicains et de simples marchands. La guerre civile vendéenne fut une véritable guérilla, dans laquelle la violence des insurgés et celle des troupes républicaines se répondaient et s’alimentaient mutuellement.

3° Les Vendéens tués pendant la guerre de Vendée n’ont pas été tués parce qu’ils étaient vendéens, mais parce qu’ils s’étaient révoltés contre la République. Dans un contexte de guerre entre la France et les monarchies voisines, les dirigeants français ont estimé que la survie de la République devait passer par l’écrasement de toutes les révoltes intérieures. D’ailleurs, d’autres révoltes ont été violemment écrasées en Bretagne, à Lyon, à Toulon, à Nice ou au Pays Basque. La violence et l’ampleur de la répression en Vendée peuvent s’expliquer par la volonté de faire un « exemple ». En outre, plusieurs sources attestent que le gouvernement a cherché à protéger les républicains vendéens et à limiter la répression aux seuls insurgés. De nombreux réfugiés vendéens ont été épargnés et secourus par les autorités républicaines. Un décret de Barère, en août 1793, stipule clairement que « les femmes, les enfants et les vieillards » doivent être emmenés loin du front, et que leur « subsistance » et leur « sûreté » doivent être garanties.

4° Le nombre de civils vendéens tués par les troupes républicaines est impossible à évaluer.  Sur les 170.000 Vendéens qui ont péri pendant la guerre de Vendée, il est impossible de savoir quelle est la part des civils et quelle est celle des combattants armés, car dans un contexte de guerre civile, et même de guérilla, la frontière entre civils et combattants est parfois très floue: des paysans armés qui massacrent des soldats républicains doivent-ils être considérés comme des civils ou comme des combattants? De plus, les Vendéens qui sont morts pendant la guerre de Vendée n’ont pas tous été abattus par les hommes de l’armée républicaine. Beaucoup de victimes sont mortes de maladies dans des prisons surpeuplées: en 1793 et 1794, toute la ville de Nantes fut touchée par une épidémie de typhus, qui se propagea à partir des prisons.

5° Les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer que le gouvernement révolutionnaire a planifié une extermination des habitants de la Vendée. Les partisans de la thèse du « génocide vendéen » s’appuient généralement sur des extraits de lettres, de discours et de décrets qui ont été sortis de leur contexte et interprétés de façon très partiale. Ainsi, Bertrand Barère, membre du Comité de Salut Public, déclare en 1793: « Détruisez la Vendée ». Parle-t-il d’exterminer les Vendéens ou simplement d’écraser l’insurrection vendéenne en mettant toute la région à feu et à sang? A la fin de l’année 1793, plusieurs lettres du Comité de Salut Public ordonnent aux responsables militaires « d’exterminer les brigands », ou de « déblayer la République de cette race de brigands »: ces termes extrêmement violents ont été utilisés comme les preuves d’un projet d’extermination des Vendéens. Mais comme l’a souligné l’historien Jean-Clément Martin, ces termes doivent être replacés dans leur contexte. Sous l’Ancien Régime le mot « brigands » servait à stigmatiser les rebelles qui se révoltaient contre l’Etat : chaque fois qu’un soulèvement rural avait lieu, il fallait « détruire », « exterminer » ou « anéantir » les « brigands ». Ces mots ne doivent pas être pris au sens littéral et ne constituent pas les preuves d’une intention génocidaire. Quant au mot « race », il avait plusieurs sens, il pouvait servir d’insulte et ne désignait pas nécessairement un peuple particulier ni même un groupe humain bien défini. Comme l’écrit Jean-Clément Martin, pendant la Terreur, « les brigands et les rebelles sont toujours promis à la destruction, comme tous les « ennemis » de la Révolution quels qu’ils soient ». Il est vrai que des civils innocents ont été massacrés, comme à Nantes, mais ces tueries n’ont pas été planifiées par le gouvernement et apparaissent plutôt comme des débordements localisés (Carrier, le bourreau de Nantes, fut arrêté, jugé et condamné à mort en 1794). Contrairement aux idées reçues, pendant la Terreur, le pouvoir civil était un pouvoir faible. Le Comité de Salut Public, principal organe gouvernemental, était incapable de contrôler l’ensemble du territoire, et ignorait très largement ce qui se passait sur le terrain: il laissa donc aux armées des pouvoirs très étendus, et ferma les yeux sur les excès de certains généraux et de certains responsables locaux. Robespierre lui-même, souvent présenté comme le bourreau de la Vendée, semble avoir joué un rôle tout à fait limité dans la guerre de Vendée: selon l’historien Patrice Gueniffey, spécialiste de la Terreur, Robespierre serait resté en retrait et aurait laissé faire les militaires.

A la lumière des sources disponibles, il est clair que les troupes républicaines ont commis des crimes de guerre en Vendée: elles ont massacré en masse les insurgés vendéens, maltraité des civils innocents, entassé des prisonniers dans des geôles insalubres. Nous savons également qu’en 1794, des opérations de représailles particulièrement violentes ont été menées par les colonnes républicaines contre les Vendéens. Mais ces crimes ne peuvent pas être qualifiés de « génocide », car on ne peut pas prouver qu’il y ait eu, de la part du pouvoir, l’intention d’exterminer les Vendéens en tant que peuple. Une utilisation outrancière du terme « génocide » pour désigner n’importe quel crime de guerre conduirait à une banalisation de ce terme, et reviendrait finalement à le vider de sa signification.

Accuser la France de « déni de mémoire » est injuste. La France a su regarder son passé en face, elle a su reconnaître ses crimes. Elle a reconnu les crimes nombreux commis pendant la Terreur. La France a aussi reconnu les crimes coloniaux et l’esclavage. Elle a reconnu la participation de l’administration et de la police françaises à la déportation et au génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a reconnu la pratique de la torture pendant la Guerre d’Algérie. Mais la France n’a pas à reconnaître un génocide qui n’a pas existé.

Il ne faut pas confondre histoire et mémoire. L’histoire est une science, qui cherche à établir des faits à partir de sources. La mémoire est le souvenir qu’une communauté  entretient de son propre passé. Comme l’explique l’historien Pierre Nora, la mémoire est chargée d’émotions, elle est « affective et magique », elle « se nourrit de souvenirs flous, globaux ou flottants », elle occulte certains éléments et valorise uniquement (en les exagérant) les détails qui permettent de donner corps à une identité collective.

La mémoire vendéenne s’est construite, au fil du temps, sur une vision partiale et déformée des événements. La tradition vendéenne a tendance, par exemple, à occulter les crimes commis par les insurgés vendéens eux-mêmes. Pourtant, des actes barbares ont été perpétrés par les Vendéens, à l’image des massacres de Machecoul en mars 1793. De plus, certains épisodes de la guerre de Vendée ne sont connus que par le biais de la tradition vendéenne, sans qu’aucune source fiable ne permette de les vérifier. C’est le cas du fameux massacre des Lucs-sur-Boulogne: selon la tradition, les troupes républicaines auraient sauvagement massacré 564 Vendéens en février 1794. Or, cette version simpliste est contestée par de nombreux historiens. D’après Jean-Clément Martin, le chiffre total de 564 morts ne serait pas le bilan d’un seul massacre, mais le bilan de plusieurs affrontements violents survenus dans la commune des Lucs-sur-Boulogne et ses environs, sur une période de plusieurs années allant du début de la Révolution à la fin de la guerre de Vendée. La mémoire vendéenne a donc probablement déformé les faits, de façon à faire croire que les 564 victimes avaient été tuées le même jour par des républicains déchaînés. La mémoire vendéenne de la Révolution n’est qu’une mémoire (parmi d’autres) de cette période complexe: elle ne doit pas être imposée à tous, par le législateur, comme la « version officielle ».

Le combat pour la reconnaissance du génocide vendéen n’est pas un combat d’historiens, et n’a aucun enjeu scientifique: c’est un combat idéologique et mémoriel. Qui sont les acteurs de ce combat? Le Nantais Reynald Secher est toujours aux avant-postes de la lutte, et multiplie les conférences, les vidéos et les publications. Cette figure médiatique sert de caution intellectuelle à toutes sortes d’associations, de groupuscules politiques et de sites Internet d’extrême droite, catholiques et royalistes, qui ont encore des comptes à régler avec la République: citons, par exemple, « Civitas », « France Catholique » ou encore le forum légitimiste « Royaume de France ». On trouve aussi toute une nébuleuse de petites organisations régionales vendéennes et bretonnes faisant l’apologie de la chouannerie et de l’insurrection vendéenne. Le seul parti politique qui ait ouvertement pris position pour la reconnaissance du génocide vendéen est le MPF (Mouvement pour la France), parti fondé par le très vendéen Philippe de Villiers. Citons aussi quelques leaders du Front National, dont Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen. L’UMP n’a pas pris officiellement position sur la question, mais quelques députés UMP se sont déclarés favorables à la reconnaissance d’un génocide vendéen, notamment le très conservateur député des Alpes-Maritimes Lionnel Luca (qui a déposé en janvier 2013 une proposition de loi dans ce sens) et le député du Maine-et-Loire Hervé de Charette, descendant du célèbre Chevalier de Charette, héros de l’Armée Catholique et Royale fusillé à Nantes en 1796… La plupart de ceux qui réclament la reconnaissance d’un génocide vendéen sont donc animés soit par des raisons idéologiques (mouvements royalistes et réactionnaires) soit par des raisons identitaires (associations vendéennes, militants et hommes politiques vendéens, descendants d’anciens insurgés vendéens), soit par la volonté de faire un « coup médiatique »: le député Lionnel Luca est connu pour ses coups d’éclat et pour son sens de la provocation; quant à Marion Maréchal Le Pen, son ralliement récent à l’idée d’une loi reconnaissant le génocide vendéen lui permet de s’inscrire dans la tradition révisionniste de la famille Le Pen (Jean-Marie minimisait le génocide des juifs, « point de détail » de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale; Marion, elle, plaide maintenant pour la reconnaissance d’un génocide vendéen imaginaire).

La loi n’est pas là pour écrire l’histoire à la place des historiens: voter une loi reconnaissant le « génocide vendéen » serait une pure aberration, car une loi n’a pas à reconnaître un génocide que les historiens eux-mêmes contestent. Pire: une loi reconnaissant le « génocide vendéen » entraînerait, de facto, l’interdiction de contester ce prétendu génocide. Les historiens n’auraient alors plus le droit de remettre en question la thèse du « génocide vendéen », même avec des arguments scientifiques. La loi n’a pas à dicter aux historiens ce qu’ils doivent dire ou ne pas dire: les historiens savent très bien comment faire leur travail. L’histoire ne doit plus être « prise en otage » par des individus qui veulent imposer à tous leur vision du passé.

Bibliographie indicative:

– Pierre NORA, Les lieux de mémoire, 3 t., Gallimard, 1984-1992.

– Jean-Clément MARTIN, La Révolution française, Le Seuil, 1996.

– Jean-Clément MARTIN, La Vendée et la Révolution, Perrin, 2007.

– Reynald SECHER, Vendée. Du génocide au mémoricide, Le Cerf, 2011.

 « La Vendée. Enquête sur les crimes de la Révolution », L’Histoire n° 377, juin 2012, p. 42-61.

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15 réflexions sur “Faut-il reconnaître un « génocide vendéen »?

  1. Oui, il faut éviter de banaliser le terme de génocide et ne pas légiférer sur ce sujet. Je ferais juste remarquer qu’un écrivain peu suspect d’être réactionnaire, Michel Ragon, l’emploie aussi à propos de la Vendée. C’est un libertaire, mais aussi un vendéen dont la famille a été profondément marquée par toutes ces horreurs, toujours vivantes dans la mémoire familiale quand il était enfant.
    Quant à la Terreur, je suis quand même persuadé qu’elle a un caractère « pré-totalitaire » car quand le danger extérieur et intérieur a diminué, celle-ci a redoublé d’intensité. N’est-ce pas Saint-Just qui disait qu’il ne fallait pas seulement exterminer les ennemis de la République, mais aussi les tièdes, les oisifs, les déviants sexuels, etc( cf Lenôtre) et le culte de la déesse Raison?
    Je vire peut-être à droite, mais si j’admire la 1e Révolution libérale, je suis beaucoup plus réservé envers 1793 et j’ai tendance à rejoindre ceux qui scindent la Révolution en deux blocs ( Quinet, Daunou,..)

    • Merci beaucoup pour votre commentaire. Evidemment, je ne cautionne pas (ni ne cherche à minimiser) les crimes atroces commis par les autorités républicaines pendant la Terreur. Mais je pense que le terme « génocide » doit être utilisé avec la plus grande prudence et qu’il ne faut surtout pas légiférer sur la reconnaissance d’un « génocide vendéen », parce que la thèse d’un génocide vendéen n’est pas établie d’un point de vue factuel, et que la plupart des historiens la contestent. Pour être honnête, je ne connaissais guère Michel Ragon, et je ne me permettrais pas de mettre en cause la probité intellectuelle de ses travaux. Néanmoins, cet auteur n’est pas reconnu comme un historien spécialiste de la guerre de Vendée ni de la Révolution, et, comme vous l’avez rappelé, c’est un libertaire et un vendéen.
      Plusieurs historiens brillants ont apporté leur caution à la thèse d’un génocide vendéen (à commencer par Pierre Chaunu, qui fut le directeur de thèse de Reynald Secher), mais aujourd’hui, la question du « génocide vendéen » ne fait plus vraiment débat au sein de la communauté scientifique, et les historiens qui défendent l’idée d’un génocide vendéen sont très minoritaires. Ce qu’il y a de vraiment scandaleux et dangereux, ce n’est pas que les historiens soient en désaccord sur la question vendéenne, mais plutôt le fait qu’un événement historique aussi sensible et complexe soit instrumentalisé à des fins politiques et/ou identitaires.

  2. Etant partie prenante dans ce débat, ayant soutenu cette ligne, j’interviens cependant à propos d’un argument fallacieux, les « Vendéens » n’ont pas commis des massacres les premiers. Dès 1792, la répression des soulèvements des ruraux autour de Bressuire a été d’une violence inouïe, analogue aux atrocités dont les armées se rendaient coupables dans ce genre de choses partout en Europe cependant. En 1793, les « massacres de Machecoul’ les plus connus ont occasionné la mort de 160 partisans de la Révolution sans doute. On est loin de ce qui aura lieu ensuite, et les chiffres donnés par Michelet repris par Jaurès parlant de 800 morts sont faux. Enfin, il ne faut pas dire qu’il n’y a pas de preuve montrant l’intention de la Convention ou des comités (Salut public et Sûreté générale) d’exterminer « un peuple ». Non, il y a les preuves montrant que ces institutions ont clairement dit vouloir exterminer « les brigands » de la Vendée, mais aussi de la Bretagne, du Lyonnais, etc., et qu’elles ont à plusieurs reprises insisté sur la présence de républicains dans les départements insurgés et en Vendée précisément, qu’elles ont en outre distribué des fonds aux « réfugiés de la Vendée » dispersés dans tout l’Ouest pendant plusieurs années. JC Martin, dernier livre en date _La Guerre de Vendée, 1793-1800_ Points Seuil, 2014

  3. La plupart de ceux qui réclament la reconnaissance d’un génocide vendéen sont animés soit par des raisons idéologiques, et ce sont des mouvements royalistes et/ou réactionnaires, soit par des raisons identitaires.

  4. Cet article marque surtout la totale ignorance de son auteur pour ce qu’est un génocide au sens juridique. Or ce mot ne peut avoir qu’un sens juridique : c’est le nom d’un crime prévu et réprimé par le droit international (convention de 1948, statuts des tribunaux pénaux internationaux pour la Yougoslavie et le Rwanda, Cour Pénale Internationale).
    – la jurisprudence internationale interprète la notion de « groupe racial, national, ethnique ou religieux » comme « tout groupe humain permanent et stable » (car ni les Tutsis du Rwanda ni les Musulmans de Bosnie ne pouvaient être définis comme un groupe racial, ou national, ou religieux ou ethnique). D’ailleurs la législation française a tiré les conséquences de cette jurisprudence internationale en modifiant en 2004 sa définition du génocide (art 211-1 du Code Pénal) en précisant après ces 4 adjectifs « ou tout autre critère arbitraire ». Ainsi le fait qu’un peuple vendéen n’existait pas en 1793 n’a aucune importance et ne permet pas de nier le génocide. La race juive n’existe pas non plus,et c’est pourtant bien en tant que race qu’Hitler a cherché à l’éradiquer. Le groupe génocidé ne se définit pas objectivement mais subjectivement, dans le regard de ceux qui cherchent à l’éliminer. La bonne question est donc « les Bleus savaient-ils ce qu’ils entendaient par « Vendéen » pour les exterminer ? » et la réponse est évidemment positive.
    – le 2° et le 3° sont purement mensongers. C’est bien toute la population vendéenne qui a été mise en coupe réglée et tout le pays qui a été méthodiquement dévasté, notamment par les colonnes infernales à une époque (printemps 1794) où l’armée catholique et royale avait été entièrement détruite (dernière bataille à Savenay en décembre 1793). A cette époque, il n’y a plus que Charette à se battre dans le marais poitevin, et il n’a pas mille homme sous ses ordres. Turreau en a 12.000. Quant à dire qu’on a épargné les femmes et les enfants…. il y a eu 170.000 morts vendéens au moins. L’armée catholique et royale n’a pas compté 70.000 hommes en effectifs cumulés : qui étaient les autres sinon des civils innocents ? Un des généraux des colonnes infernales, Grignon qui dirige la 1ère colonne infernale donne le 17 janvier 1794 l’ordre suivant à ses troupes : « Camarades, nous entrons dans le pays insurgé. Je vous donne l’ordre de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d’être brûlé et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous trouverez d’habitants. Je sais qu’il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays, c’est égal, nous devons tout sacrifier », Prétendra-t-on qu’il ne visait que les « rebelles ». Turreau, son supérieur demande en janvier 1794 au comité de salut public « Vous devez également prononcer d’avance sur le sort des femmes et des enfants que je rencontrerai dans ce pays révolté. S’il faut les passer tous au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité » et reçoit en février la réponse suivante de Carnot : « « Tu te plains de n’avoir pas reçu du Comité l’approbation formelle de tes mesures. Elles lui paraissent bonnes et tes intentions pures (..). Nous t’envoyons un arrêté qui paraît propre à seconder tes vues ». De fait, il tuera sans distinction hommes, femmes et enfants qu’il rencontrera. Il sera jugé en 1795 et acquitté car on considèrera qu’il a bien obéi aux ordres. Ce qu’il a fait n’était pas un « dérapage » mais bien l’exécution d’une politique génocidaire..
    – il est faux de prétendre que la Convention n’a pas cherché à exterminer tous les Vendéens. Interpréter par exemple « Détruisez la Vendée » comme « écrasez la rébellion vendéenne » n’a pas de sens : la « Vendée » est une métonymie. On détruit non pas le pays, mais ses habitants. Le terme même « race de brigands » évoque bien cette idée que les Vendéens sont en quelque sorte intrinsèquement, héréditairement, indécrottablement anti-républicains et qu’on en finira avec eux qu’en les éradiquant complètement. La Convention a fait des essais de gaz toxiques (Fourcroy, qui a sa rue à Paris) etc heureusement non concluants pour éliminer toute la population. On est bien au-delà du crime de guerre : dés lors qu’il y a « attaque systématique contre une population civile », ce qui est bien le cas, on est dans la logique du « crime contre l’humanité » (voir le statut de Rome de la Cour Pénale Internationale) et dés lors qu’on cherche à faire disparaître une population « en tant que telle », on est dans une logique génocidaire.

    • Je vous remercie, Valim, pour ce long commentaire. Et je vous remercie d’avoir précisé la définition du mot « génocide » à « l’ignorant » que je suis… Vous écrivez, à juste titre, que « ce mot ne peut avoir qu’un sens juridique ». Je suis d’accord avec vous: il s’agit d’une notion purement JURIDIQUE (et non historique). Cette notion sert à juger des crimes et à établir des responsabilités pénales. Par conséquent, pour reconnaître un génocide, il faudrait théoriquement un procès. Ni l’historien, ni le législateur ne devraient pouvoir, en principe, statuer sur la réalité d’un génocide. Or, en France comme dans d’autres pays, le législateur s’autorise parfois à inscrire dans la loi la reconnaissance d’un génocide (ex: génocide arménien) ou d’un crime contre l’humanité (ex: loi Taubira de 2001 sur l’esclavage). Cette pratique, qui obéit, on le sait, à des exigences avant tout politiques et mémorielles, agace beaucoup les historiens, car cela ne devrait pas être le rôle du pouvoir politique. De plus, cette pratique pose le problème de la rétroactivité des notions juridiques modernes: cela a-t-il un sens de juger avec nos catégories modernes des actes commis il y a plusieurs siècles? Il y a, sur ce point, un vrai débat de fond.

      Le but de mon article était avant tout de rappeler que la thèse du génocide vendéen était contestée par une majorité d’historiens, et de montrer qu’une loi reconnaissant un « génocide vendéen » serait une loi perverse et totalement inopportune dans la mesure où les historiens eux-mêmes ont des points de vue divergents sur cette question. Si le génocide vendéen était, comme vous le pensez, une évidence, je crois que la plupart des historiens partageraient votre point de vue, ce qui n’est manifestement pas le cas. Je ne peux que vous renvoyer aux travaux d’historiens comme Jean-Clément Martin, qui conteste la thèse du génocide vendéen sans pour autant chercher à minimiser l’ampleur ni l’atrocité des crimes commis par les militaires en Vendée.

      Je souhaiterais également revenir sur certains des points que vous avancez dans votre commentaire. Vous dîtes: « Le groupe génocidé ne se définit pas objectivement mais subjectivement, dans le regard de ceux qui cherchent à l’éliminer ». C’est exact, et comme vous le rappelez, la « race juive » est effectivement une construction. Mais l’idée de « peuple vendéen » ne correspond pas à un groupe ethnique, racial ou religieux clairement défini par le pouvoir, et aucun texte révolutionnaire ne statue sur l’identité supposée des « Vendéens ». L’idée d’un « peuple vendéen » s’est construite progressivement à partir de 1793, au fil des événements, et c’est la mémoire vendéenne elle-même (beaucoup plus que le gouvernement républicain) qui a forgé cette identité vendéenne. A la question « les Bleus savaient-ils ce qu’ils entendaient par Vendéen pour les exterminer? », vous dîtes que la réponse est « évidemment positive. » Je pense que non, et qu’il n’y a pas « d’évidence » ici.

      Selon vous, l’expression « race de brigands » évoque l’idée que, pour les autorités républicaines, les Vendéens sont « intrinsèquement, héréditairement, indécrottablement antirépublicains ». Vous interprétez, à tort, le mot « race » dans un sens moderne (comme lorsque les nazis parlaient de la « race juive »). Or, le mot « race » n’a pas forcément de connotation raciale au XVIIIème siècle. La « race » dont il est question dans les sources n’est pas la « race vendéenne », c’est la « race des brigands » (« brigands » = insurgés). Il faut rappeler qu’en 1793-94, les institutions ont clairement dit qu’elles voulaient exterminer tous « les brigands » de Vendée, de Bretagne, du Lyonnais, du Pays Basque et de plusieurs autres régions (la « race des brigands » ne se limite donc pas à la Vendée). Si l’on devait reconnaître un « génocide vendéen », il faudrait alors reconnaître des centaines de « génocides » en France, car chaque fois que le pouvoir a voulu écraser une révolte, il a mené des représailles extrêmement violentes, y compris contre de simples civils qui, malheureusement pour eux, vivaient dans les régions insurgées.

      Vous écrivez: « C’est bien toute la population vendéenne qui a été mise en coupe réglée et tout le pays qui a été méthodiquement dévasté ». Cet argument est discutable, car plusieurs sources attestent la volonté du pouvoir politique de préserver les minorités républicaines dans les territoires insurgés, même si, sur le terrain, il est clair que les militaires n’ont pas toujours respecté ces précautions.

      Vous écrivez: « Il y a eu 170.000 morts vendéens au moins. L’armée catholique et royale n’a pas compté 70.000 hommes en effectifs cumulés: qui étaient les autres sinon des civils innocents? ». J’aimerais apporter deux nuances. Premièrement, tous les insurgés vendéens ne faisaient pas partie de l’Armée Catholique et royale, il y a eu de nombreux actes isolés perpétrés par des individus ou des groupes d’individus. Deuxièmement, comme je l’évoque dans l’article, le bilan global (170.000 morts vendéens) ne correspond pas à un nombre de personnes massacrées, mais au nombre total de Vendéens qui ont péri pendant la guerre: ce chiffre inclut donc les prisonniers morts en geôle, les victimes d’épidémies, les vendéens morts de faim à cause des destructions et des déplacements de population.

      Quant aux essais de gaz toxique, la mémoire vendéenne a cherché à diaboliser le chimiste Fourcroy (et même à le faire passer pour un précurseur des nazis!). Il me semble que c’est Turreau (et non la Convention) qui a demandé à Fourcroy de mettre au point un gaz capable d’asphyxier des populations. Les expériences de Fourcroy n’ont, heureusement, pas été concluantes. Pendant des siècles, les armées en campagne ont cherché à massacrer et à terroriser les populations civiles (même sans intention génocidaire). Le gazage, cette arme de destruction massive née de la « guerre industrielle » au XXe siècle, aurait eu des conséquences effroyables entre les mains de n’importe quel gouvernement européen du XVIIIe ou du XIXe siècle.

      • Nous sommes d’accord sur plusieurs points. D’abord ce n’est pas à la loi de dire ce qui est criminel ou pas, c’est aux juges. Les méthodes de la justice pénale (notamment pour ce qui est de l’analyse de l’intention criminelle) sont beaucoup plus performantes que celles de l’historien, qui est toujours comparatiste. Je remarque que les historiens qui, comme Jean-Clément MARTIN, comparent les guerres de Vendée, cherchent toujours des termes de comparaison qui les arrangent (par exemple la dévastation du Palatinat par les troupes de Louis XIV). Evidemment en choisissant un terme de comparaison que personne ne songe à considérer comme un génocide, , la conclusion est dans le choix du terme de la comparaison. Pour bien faire, il faudrait comparer la guerre de Vendée avec des génocides reconnus (notamment ceux de Yougoslavie et du Rwanda) et voir les différences et ressemblances.
        Sur le chiffre des victimes, évidemment on peut discuter longtemps. Je remarque que le chiffre de 170.000 morts est donné comme celui des seuls morts Vendéens par l’auteur le plus favorable à la thèse du génocide (Reynald SECHER et que ce n’est pas incompatible avec le chiffre donné par l’auteur le plus hostile à cette thèse (Jean-Clément MARTIN) qui donne, lui, 200 à 250.000 morts pour l’ensemble des guerres de Vendée (http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/socco_1150-1944_2000_num_39_1_1799 voir pp 26-27). Quoi qu’il en soit, c’est bien quelque chose comme 20% de la population vendéenne qui a disparu dans cette affaire (voir Emmanuel Le Roy Ladurie, qui n’est pas vraiment un historien de droite (cf http://www.asmp.fr/fiches_academiciens/textacad/ladurie/lefigaro/1999/8-030699.pdf) C’est-à-dire à peu près autant que ce que les Khmers Rouges ont tué en 1975-79 de leur propre population. Et la plupart de ces morts sont des morts violentes : les seules épidémies qu’on a constaté sont celles de typhus à Nantes et concernent les « patriotes » qui s’y étaient réfugiés et furent abandonnés par Carrier : vu la manière dont les Révolutionnaires traitaient leur partisans, on comprend ce qu’ils faisaient de leurs ennemis.
        Le mot « race » contrairement à ce que vous dites, n’est pas utilisé par les Révolutionnaires contre les autres insurrections (Lyon, Toulon). Il n’a certes pas au XVIIIème siècle le sens qu’il prendra au XIXème siècle, mais il désigne bien un groupe constitué héréditairement (race= »famille » dans certains contextes, ou plus généralement « lignage »). L’idée des Révolutionnaires est bien que les Vendéens constituent une « engeance », un groupe en quelque sorte héréditairement et irréductiblement opposé à la République et qui le sera toujours. L’ouest de la France avait été profondément rechristianisé au XVIIème/XVIIIème siècles par les missionnaires montfortains et eudistes notamment, à la différence d’autres provinces qui avaient subi de épiscopats jansénistes qui avaient dégoûté par leur austérité les populations du catholicisme (le Centre de la France notamment). Un homme comme Lequinio, par exemple, souligne cette influence « cléricale » qui n’existe pas ailleurs. Les Vendéens étaient en quelque sorte « intrinsèquement » contre-révolutionnaires, inaptes à entrer dans le monde nouveau que la Révolution faisait naître, et la seule solution était donc de les exterminer jusqu’au dernier.
        Le fait qu’on ait cherché à protéger des minorités républicaines n’empêche pas le crime de génocide, crime dont la définition légale est la destruction en tout OU PARTIE d’un groupe humain stable (il faut seulement que la « partie » soit significative, selon la jurisprudence des tribunaux pénaux internationaux, mais 20% c’est plus que significatif).
        Sur « l’identité du peuple vendéen », nous sommes d’accord pour dire qu’aucune telle identité n’existe avant 1789. Mais ça n’a aucune importance. Les Révolutionnaires savaient parfaitement ce qu’ils appelaient « Vendéen » et leur critère, qui était en fait géographique et tout à fait arbitraire, rend tout à fait applicable la définition de l’article L 211-1 du Code Pénal, refondu en 2004 pour tenir compte de l’évolution de la définition par la jurisprudence pénale internationale du crime de génocide, aux faits intervenus en Vendée en 1793-94. J’ai cité dans mon précédent post l’ordre de marche de la colonne infernale de Grignon, et puisque vous êtes historien, vous savez qu’il ne fait que traduire l’ordre général de Turreau qui lui-même avait pris soin de se faire couvrir par le Comité de Salut Public. Les crimes qu’ils commirent épouvantèrent jusqu’à Paris, mais cependant quand Turreau fut jugé en 1795, il fut acquitté comme ayant accompli son devoir d » »homme de guerre » ce qui montre bien que ce qu’il avait fait n’était pas un « dérapage », mais bien une politique concertée et organisée d’extermination, et surtout une politique menée avec une intention génocidaire : il fallait faire disparaître une population irrécupérable dont la révolte démontrait que le peuple n’était pas révolutionnaire.
        Quand on compare la Vendée de 1793-94 et, par exemple le génocide de Yougoslavie (Bosnie-Herzégovine et Kosovo) ou celui du Rwanda, on arrive à la conclusion que celui de Vendée fut beaucoup mieux organisé, beaucoup plus systématique, et par rapport à celui de Yougoslavie au moins, beaucoup plus meurtrier. La volonté génocidaire n’a pas besoin d’être exprimée noir sur blanc. Selon les termes de la jurisprudence pénale internationale elle peut « « être inférée d’un certain nombre d’éléments tels, la doctrine générale du projet politique inspirant les actes susceptibles de relever de la définition (du génocide) ou la répétition d’actes de destruction discriminatoires. L’intention peut également se déduire de la perpétration d’actes portant atteinte au fondement du groupe ou à ce que les auteurs des actes considèrent comme tels’ (jugement « Karadzic et Mladic, tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie,1999). A cet égard tant les décrets des 1er aout et 1er octobre 1793 que les échanges de correspondance entre les généraux des colonnes infernales et le Comité de Salut Public au printemps 1794 ne laissent aucun doute, d’autant que ces texte se traduisent dans le fait de dizaines de milliers de morts violentes. On en a pas eu autant dans les procès contre les génocidaires serbes.

  5. Erreur sur les chiffres que j’ai cités dans mon précédent commentaire : Sécher donne 117.000 morts pour les seuls Vendéens et 170.000 morts pour l’ensemble des victimes. Martin donne 200 à 250.000 morts pour l’ensemble. Le Roy Ladurie donne 175.000 morts pour l’ensemble de la Vendée. Les chiffres ont d’ailleurs peu d’importance : il n’est pas niable que l’essentiel, plus de la moitié en tous cas, furent des victimes civiles, et les victimes civiles des troupes républicaines. On rappellera que Milosevic, Karadzic et Mladic en Yougoslavie ont été inculpés pour génocide alors qu’ils n’étaient responsables « que » de moins de 20.000 morts. ce qui compte, c’est l’intention génocidaire : faire disparaître une population « comme telle ». L’auteur dit dans son article que « Les Vendéens tués pendant la guerre de Vendée n’ont pas été tués parce qu’ils étaient vendéens, mais parce qu’ils s’étaient révoltés contre la République. » pour en tirer la conclusion que ce n’était pas un génocide. Ce raisonnement n’est pas recevable en Droit : on peut tout à fait commettre un génocide à l’occasion d’une répression. Le Tribunal Pénal International pour le Rwanda l’a clairement affirmé dans l’affaire Niyitegeka de 2004 où l’accusé prétendait que son but n’était pas de « génocider » les Hutus mais de défendre le gouvernement légal contre les rebelles Tutsis venus du Rwanda et donc qu’il n’avait pas voulu tuer les Hutus « comme tels ». Voici ce qu’en dit le TPIR « 53. L’expression « comme tel » constitue cependant un important élément du génocide, le «crime des crimes». Les auteurs de la Convention sur le génocide l’y ont délibérément insérée afin de concilier les deux approches divergentes sur la question de savoir si les éléments constitutifs du crime de génocide devaient comporter ou non un élément supplémentaire fondé sur le mobile. L’expression « comme tel » a pour effet utile d’établir une distinction nette entre le massacre et les crimes dont l’auteur vise un groupe précis en raison de sa nationalité, de sa race, de son appartenance ethnique ou de sa religion. En d’autres termes, l’expression « comme tel » apporte un éclairage sur l’intention spécifique requise. Elle ne fait nullement obstacle à ce que l’auteur soit déclaré coupable de génocide lorsqu’il était également animé d’autres mobiles qui, sur le plan juridique, ne présentent aucun intérêt dans ce contexte. C’est donc à juste titre que la Chambre de première instance a interprété cette expression comme signifiant que les actes proscrits doivent avoir été commis contre les victimes en raison de leur appartenance au groupe protégé, et non tout simplement pour ce motif ». Pour la Convention, la seule manière de mettre définitivement fin à l’insurrection vendéenne était d’exterminer toute la population car jamais on ne pourrait se la rallier. Le génocide a bien été voulu, car il était conçu comme le seul moyen d’une victoire militaire complète sur une population « fanatisée » et donc inaccessible à la raison qui aurait dû lui faire reconnaître les beautés du Nouveau Régime.

    • Merci Valim pour votre commentaire. Manifestement, vous êtes très bien documenté sur la Guerre de Vendée ainsi que sur la jurisprudence internationale en matière de génocide, et je vous remercie pour la précision de vos références.

      Comme vous le faîtes remarquer, Jean-Clément Martin et les historiens qui contestent le caractère génocidaire des crimes perpétrés en Vendée utilisent des comparaisons qui les arrangent. Mais dans ce débat, chacun choisit des comparaisons qui l’arrangent, y compris R. Secher et les partisans de la thèse du génocide. Les travaux de Secher ont été critiqués en raison des préjugés idéologiques de l’auteur, et parce que son interprétation des sources est toujours univoque. Par exemple, le mot « race » est uniquement interprété dans un sens moderne, le mot « populicide » employé par Babeuf est considéré comme un synonyme de « génocide », et l’expression « Détruisez la Vendée » est interprétée comme une métonymie signifiant « Exterminez les Vendéens ».

      Nous sommes en désaccord sur la signification du terme « race » dans l’expression « race de brigands », et c’est l’un des points essentiels du débat. Je pense que la « race de brigands » désigne les insurgés vendéens, et non la population vendéenne dans sa globalité. Vous affirmez au contraire que le mot « race » catégorise les Vendéens comme une population qui serait intrinsèquement et héréditairement antirépublicaine. C’est le principal argument sur lequel vous vous appuyez pour essayer de prouver que les Vendéens représentaient aux yeux des autorités républicaines un groupe humain cohérent et bien identifié. Mais le mot « race » avait plusieurs sens jusqu’au XIXe siècle, et d’après le Littré, ce mot pouvait servir d’insulte lorsqu’il s’appliquait à « une classe d’hommes se ressemblant par la profession, par les habitudes, ou par les inclinations »: le mot « race » n’a, dans ce cas, aucune connotation raciale et n’implique aucune notion d’hérédité. On peut d’ailleurs remarquer que les sources ne parlent pas de « race vendéenne », mais bien de « race de brigands », ce qui n’est pas la même chose. Par ailleurs, le fait que la Convention ait cherché à protéger les républicains de Vendée, et à éloigner des zones de combat les femmes, enfants et vieillards, montre bien que les Vendéens ne constituaient pas, aux yeux des autorités civiles, un groupe humain homogène dont tous les membres étaient viscéralement antirépublicains. Cette querelle sémantique est sans fin, et il y a peu de chances pour que nous finissions par tomber d’accord sur ce point.

  6. Voici plusieurs écrits de républicains sur la guerre de Vendée. Certains sont assez explicites…

    « L’inexplicable Vendée existe encore. Elle menace de devenir un volcan dangereux […]. Le Comité de Salut Public a préparé des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes. C’est dans les plaies gangrénantes que la médecine porte le fer et le feu […]. La Vendée est l’espoir des ennemis du dehors et le ralliement de ceux de l’intérieur […]. C’est là qu’il faut viser pour les frapper du même coup. Détruisez la Vendée ![…] La Vendée et encore la Vendée, voilà le charbon politique qui dévore le cœur de la République française ; c’est là qu’il faut frapper »
    — Bertrand Barère de Vieuzac à la Convention nationale, le 26 juillet 1793.

    « Il faut que les brigands de la Vendée soient exterminés avant la fin d’octobre, le salut de la patrie l’exige ; l’impatience du peuple français le commande ; son courage doit l’accomplir. La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la République. »
    — Proclamation de la Convention nationale au « soldats de la liberté », 1er octobre 1793.

    « Tu te plains de n’avoir pas reçu du Comité l’approbation formelle de tes mesures. Elles lui paraissent bonnes et tes intentions pures ; mais éloigné du théâtre de tes opérations, il attend les grands résultats pour prononcer dans une matière sur laquelle on l’a déjà trompé tant de fois, aussi bien que la Convention nationale. Les intentions du Comité ont dû t’être transmises par le ministre de la Guerre. Nous nous plaignions nous-mêmes de recevoir trop rarement de tes nouvelles. Extermine les brigands jusqu’au dernier, voilà ton devoir ; nous te prescrivons surtout ne pas laisser une seule arme à feu dans les départements qui ont participé à la révolte et qui pourraient s’en servir encore. Armes-en les soldats de la Liberté. Nous regarderons comme traîtres tous les généraux, tous les individus qui songeraient au repos, avant que la destruction des révoltés soit entièrement consommée. Encore une fois, recueille toutes les armes et fais passer ici sans délai toutes celles qui ont besoin de réparations. Nous t’envoyons un arrêté qui paraît propre à seconder tes vues »
    — Lazare Carnot, lettre au général Turreau, le 8 février 1794.

    « La race d’hommes qui habitent la Vendée est mauvaise, elle est composée d’hommes fanatiques qui sont le peuple ou de fédéralistes qui sont les Messieurs. […] Il faut un grand exemple, il faut apprendre aux malveillants que la vengeance nationale est sévère, et qu’un pays qui a coûté le sang de tant de milliers de patriotes ne doit plus servir d’asile à ceux qui se sont révoltés contre le gouvernement ou qui s’y sont opposés. […] Jamais les femmes de ce pays ne deviendront raisonnables, ce sont surtout elles qu’il faut expatrier. L’égoïsme, le fanatisme, la rage contre les patriotes sont au comble dans ce pays ; quand ils tiennent un volontaire, ils le coupent en morceaux ou ils le brûlent à un arbre. »
    — Lettre des représentants Francastel, Hentz et Garrau au Comité de salut public, le 26 février 1794.

    « Se concerter avec Turreau, et combiner un nouveau système de guerre ferme et exécutable. Il faut tuer les brigands et non pas brûler les fermes ; faire punir les fuyards et les lâches, enfin écraser totalement cette horrible Vendée. Le comité te confie le soin de combiner avec Turreau les moyens les plus assurés d’exterminer toute cette race de brigands. Est-il possible, quand nous battons toutes les armées de l’Europe, que nous soyons sans cesse tourmentés par des brigands et des rebelles sans moyens ? »
    — Ordres du Comité de Salut public au général Jean Dembarrère.

    « Le pillage a été porté à son comble. Les militaires, au lieu de songer à ce qu’ils avaient à faire, n’ont pensé qu’à remplir leurs sacs et à voir se perpétuer une guerre aussi avantageuse à leur intérêt […]. Les délits ne se sont pas bornés au pillage. Le viol et la barbarie la plus outrée se sont représentés dans tous les coins. On a vu des militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long des grandes routes, et le fusiller ou les poignarder en sortant de leurs bras ; on en a vu d’autres porter des enfants à la mamelle au bout de la baïonnette ou de la pique qui avait percé du même coup et la mère et l’enfant. Les rebelles n’ont pas été les seules victimes de la brutalité des soldats et des officiers. Les filles et les femmes des patriotes même ont été souvent « mises en réquisition » ; c’est le terme.
    Toutes ces horreurs ont aigri les esprits et grossi le nombre des mécontents, forcés de reconnaître souvent moins de vertus à nos troupes qu’aux brigands dont plusieurs, il est vrai, ont commis des massacres, mais dont les chefs ont toujours eu la politique de prêcher les vertus, et d’affecter souvent une sorte d’indulgence et de générosité envers nos prisonniers.
    On a fusillé indistinctement tout ce que l’on rencontrait ou tout ce qui se présentait. Des communes venant se livrer, leurs officiers municipaux en écharpe à leur tête, ont été reçues avec une apparence fraternelle et fusillés sur l’heure. Des cavaliers armés et équipés, venus d’eux-mêmes se rendre au milieu de nous et après avoir fait plusieurs lieues pour cela, ont été fusillés sans miséricorde […].
    Si la population qui reste n’était que de 30 000 à 40 000 âmes, le plus court sans doute serait de tout égorger, ainsi que je le croyais d’abord ; mais cette population est immense ; elle s’élève encore à 400 000 hommes, et cela dans un pays ou les ravins et les vallons, les montagnes et les bois diminuent nos moyens d’attaque, en même temps qu’ils multiplient les moyens de défense des habitants. S’il n’y avait nul espoir de succès par un autre mode, sans doute encore qu’il faudrait tout égorger, y eût-il 500 000 hommes ; mais je suis loin de le croire. Le peuple du pays est bon là comme ailleurs, et quand on prendra les mesures nécessaires on l’amènera, malgré son fanatisme actuel et malgré toutes les fautes que nous avons commises, à entendre la raison et à s’en servir. »
    — Joseph Lequinio, rapport au Comité de Salut Public, 1er avril 1794.

    « Hâtez-vous au contraire chers collègues de livrer au glaive vengeur tous les promoteurs et chefs de cette guerre cruelle et que les scélérats qui ont déchiré si longtemps les entrailles de leurs patries reçoivent enfin le prix de leurs forfaits. Les femmes, les enfants et les vieillards, les individus entraînés par la violence ne méritent pas sans doute le même sort que les monstres qui ont ourdi la révolte, qui l’ont servie de leurs volontés comme de leurs bras, et l’on pourrait prendre à leur égard des mesures de sûreté moins rigoureuses, mais ce serait abandonner le pays aux horreurs d’une guerre nouvelle et la vie des patriotes à la merci des brigands que d’user envers ceux-ci d’une indulgence absurde et meurtrière. Vous voudrez donc bien sans perdre un moment, chers collègues, ordonner que la justice révolutionnaire reprendra son cours et ne pas perdre de vue que nous n’avons qu’un seul but : celui de terminer enfin l’horrible guerre de la Vendée. »
    — Lazare Carnot, le Comité de Salut Public aux représentants du peuple près l’armée de l’ouest à Niort, le 23 juillet 1794.

    « Dans la marche des différentes colonnes, tu ordonnes de tout tuer et incendier. Pour ma part, j’estime que j’ai détruit 3 000 hommes, savoir : 2 000 pris sans armes et 1 000 tués dans l’affaire du Pont-James. Les autres ont aussi purgé le pays, de manière que tout ce qui reste aujourd’hui dans le sein de la Vendée est levé contre la République. Cette population n’ayant d’autres perspectives que la famine et la mort se défendra encore longtemps […]. Mes bataillons sont réduits à 250 hommes, dont un quart est sans armes et les trois quarts sans souliers. Chaque jour, une vingtaine part pour les hôpitaux. »
    — Florent Joseph Duquesnoy, lettre au général Turreau.

    Le 12 (pluviôse), la scène augmente d’horreurs. Le général Amey part avec sa colonne et incendie toutes les métairies depuis La Rochelle jusqu’aux Herbiers. Sur une distance de trois lieues, rien n’est épargné. Les hommes, les femmes, même les enfants à la mamelle, les femmes enceintes, tout périt par les mains de sa colonne. En vain de malheureux patriotes, les certificats de civisme à la main, demandèrent la vie à ces forcenés ; ils ne sont pas écoutés ; on les égorgea. Pour achever de peindre les forfaits de ce jour, il faut dire que les foins ont été brûlés dans les granges, les grains dans les greniers, les bestiaux dans les étables et quand de malheureux cultivateurs connus de nous pour leur civisme, ont le malheur d’être trouvés à délier leur bœufs, il n’en a pas fallu davantage pour les fusiller. On a même tiré et frappé à coups de salve les bestiaux qui s’échappaient. »
    — Mariteau, maire de Fontenay-le-Comte, procès verbal de la mission des officiers municipaux de la commune des Herbiers, p.103.

    « Amey fait allumer des fours et lorsqu’ils sont bien chauffés, il y jette les femmes et les enfants. Nous lui avons fait des représentations ; il nous a répondu que c’était ainsi que la République voulait faire cuire son pain. D’abord on a condamné à ce genre de mort les femmes brigandes et nous n’avons trop rien dit; mais aujourd’hui les cris de ces misérables ont tant diverti les soldats et Turreau qu’ils ont voulu continuer ces plaisirs. Les femelles de royalistes manquant, ils s’adressent aux épouses des vrais patriotes. Déjà, à notre connaissance, vingt-trois ont subi cet horrible supplice et elles n’étaient coupables que d’adorer la nation. La veuve Pacaud, dont le mari a été tué à Chatillon par les Brigands lors de la dernière bataille, s’est vue, avec ses 4 petits enfants jetée dans un four. Nous avons voulu interposer notre autorité, les soldats nous ont menacés du même sort. »
    — Rapport de l’officier de police Ganet.

    « Ils n’y a rien de bon dans la Vendée, la race est mauvaise. Il faut y transporter une peuplade de républicains qui cultiveront ce pays, le plus fertile de la République […] Ces réfugiés ne valent rien, ce sont des lâches en général. Il n’y a de réfugiés dignes d’intérêt que ceux qui sont mis dans nos bataillons. »
    — Nicolas Hentz

    • Brièvement, mais je reviendrai sur la question, il n’est pas possible d’utiliser des textes de républicains pour dire qu’il s’agit d’une politique d’Etat. Entre les vantardises de quelques-uns, la lâcheté des autres, le souci de beaucoup sinon de tous d’éviter la guillotine, leurs paroles ne décrivent pas une réalité objective.
      A propos de la notion de génocide, il faut rappeler que les conventions internationales n’ont pas donné de définitions claires, en tout cas pas celles que voulait « l’inventeur » Lemkin. Voir là dessus Jacques Semelin.
      A minima, il faut une définition de la population et au moins des limites (frontière, région, identité) : il n’y a pas eu d’ordre précis là dessus, ce qui se voit dans la différence de traitement entre les zones militaires vendéennes
      Il n’y eut pas non plus une organisation cohérente, beaucoup d’hésitations et jamais d’ordres clairs venus de la Convention.
      Il y eut enfin l’ordre de protéger les femmes, les enfants les vieillards.
      Je ne suis pas naïf et je sais que les ordres de protection ont été peu ou pas suivis, mais je sais aussi qu’au moins 20 000 personnes, y compris des hommes de « Vendée » ont été aidés financièrement par l’Etat pendant plusieurs années au titre de « réfugiés de la Vendée ». Il est difficile de dire quand même que tous les vendéens devaient être tués.
      J’arrive à penser que la Convention a laissé faire la guerre et ses destructions parce que deux groupes s’affrontaient : les contre-révolutionnaires dangereux qui pouvaient prendre nantes et les sans-culottes qui pouvaient prendre le pouvoir à Paris. La guerre de Vendée élimine les deux d’un coup, permettant à la Convention de garder le pouvoir, ce qui était peu garanti avant décembre 1793, en ayant gagné sur deux tableaux.
      Génocide non, calcul politique cynique oui. Voir ce que j’en dis dans le POint Seuil publié cette année sur la Vendée

  7. Un ouvrage récent sur le sujet, qui traite les arguments présentés par Centriloque….pour les réfuter cependant : « Vendée 1793-1794, crimes de guerre ? crime contre l’humanité ? génocide ? une étude juridique ». Editions du Cerf, 2017. par Jacques Villemain. L’auteur part des définitions actuellement reconnues en droit pénal international pour la définition notamment du génocide et conclut que les faits de la guerre de Vendée se situent bien dans le cadre posé par ces définitions.

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