Faut-il enseigner l’histoire-géo en Terminale Scientifique?

Petit rappel des faits, en trois actes.

Acte 1 : la disparition.

Vincent Peillon.

En 2009, Luc Chatel, ministre de l’Education Nationale, annonce la suppression de l’enseignement obligatoire d’histoire-géographie en Terminale S, et l’instauration d’une épreuve anticipée en fin de Première S; en Terminale S l’histoire-géo doit devenir une simple option facultative. D’après le gouvernement, l’objectif de cette réforme est d’alléger le programme de Terminale S, mais aussi de « revaloriser » les Bac L et ES, en recentrant le Bac S sur les disciplines scientifiques.

De nombreux enseignants, universitaires, intellectuels et hommes politiques se mobilisent contre cette réforme qui prive les élèves scientifiques d’un enseignement indispensable à leur culture générale et à leur construction en tant que citoyens. En effet, l’ancien programme de Terminale S était centré sur le monde contemporain, la mondialisation et la France sous la Vème République: avec la réforme, ces questions essentielles sont partiellement traitées en Première, et se retrouvent « noyées » dans un programme extrêmement vaste; de plus, la Vème République n’est étudiée que jusqu’en 1962. Notons, au passage, que les élèves eux-mêmes, globalement assez attachés à l’histoire-géo, n’ont pas compris le sens de cette réforme.

Mais ce que le gouvernement a omis d’expliquer, c’est que la réforme Chatel avait surtout un objectif budgétaire: réduire le nombre d’heures d’histoire-géographie dans les lycées, et par conséquent, le nombre de postes. Avant la réforme, en filière S, un élève avait 2,5 heures d’histoire-géo par semaine en Première et 2,5 heures en Terminale. Après la réforme, un élève de Première S a 4 heures d’histoire-géo par semaine, mais les heures de Terminale disparaissent. L’option ne représente que 2 h par semaine, mais elle ne concerne généralement qu’un petit groupe d’élèves dans chaque lycée, et dans certains établissements elle n’est même pas suivie.

Curieusement, les contestations suscitées par cette réforme ont été largement ignorées par le gouvernement et par le Président Sarkozy, et M. Chatel a fait passer le texte en force en 2010. La réforme entre en application à la rentrée 2011.

Acte 2 : la détresse.

Dès la rentrée 2011, la mise en application du nouveau programme de Première pose de sérieux problèmes. L’ampleur du programme est telle que les enseignants doivent, le plus souvent, survoler les thèmes abordés sans pouvoir faire les approfondissements qui seraient souhaitables. En histoire, le programme couvre une période qui va du milieu du XIXème siècle à nos jours, et comprend notamment les mutations économiques et sociales, les guerres mondiales, les régimes totalitaires, la guerre froide et les conflits de l’après-guerre froide, le 11 septembre, la colonisation et la décolonisation, la naissance et l’évolution du modèle républicain français. En géographie, le programme comporte quatre grands thèmes: les régions et territoires du quotidien, le territoire français et ses dynamiques actuelles, l’Union européenne, et enfin l’insertion de la France et de l’Europe dans la mondialisation. Le programme prévoit aussi des études de cas de « proximité », difficilement évaluables au Bac. Enfin, l’épreuve de Bac est aussi source de difficultés non négligeables: les consignes sont très floues, les exigences mal définies, et la précision de certains sujets tombés en juin 2012 est totalement inadaptée à l’ampleur du programme. Si l’on voulait écœurer les élèves de l’histoire-géo, on ne s’y prendrait pas autrement!

Mais après l’élection de François Hollande, le nouveau ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, annonce pour la rentrée 2014 le retour de l’histoire-géographie en Terminale S, et par conséquent le rétablissement d’une épreuve de Bac obligatoire en fin de Terminale: soulagement dans les rangs des enseignants! Cependant les modalités de ce rétablissement restent floues.

Acte 3 : la restauration.

Début 2013, c’est officiel, l’histoire-géographie revient en Terminale S, à compter de la rentrée 2014. Mais l’enthousiasme des professeurs retombe vite quand ils prennent connaissance du volume horaire alloué à chaque niveau: 2,5 heures par semaine en Première S et 2 heures en Terminale. Autrement dit, moins d’heures qu’avant la réforme de Luc Chatel. A la rentrée de septembre 2013, le volume horaire sera donc drastiquement réduit en Première (passant de 4 à 2,5 heures), mais les heures de Terminale n’arriveront qu’un an plus tard, en septembre 2014, ce qui augure encore de belles suppressions de postes à la rentrée prochaine.

Essayons de faire le bilan de toute cette affaire. Pour les élèves, il est évident que le rétablissement de l’histoire-géo en Terminale est souhaitable: les élèves doivent quitter l’enseignement secondaire avec un bagage suffisant en sciences humaines, ils ont besoin d’un certain nombre de points de repère historiques, géographiques et culturels qu’ils n’acquièrent pas dans les autres disciplines. Le programme de Première est tellement lourd qu’il en devient totalement délirant, au point de perdre toute lisibilité pour les élèves, et de susciter, chez certains, une forme de dégoût: un élève de Première est moins mature qu’un élève de Terminale, et même à raison de 4 heures par semaine, on ne peut pas étudier correctement en une seule année des questions essentielles qui étaient auparavant abordées sur deux années. Un enseignement sur deux ans est donc, naturellement, plus adapté, plus réaliste, et permet de mettre l’accent, en Terminale, sur les questions et les problématiques les plus directement liées au monde actuel. En outre, le but de la filière S ne doit pas être de former de purs esprits scientifiques, avec un apprentissage « au rabais » en sciences humaines.

Pour les enseignants, en revanche, les bénéfices de la réforme annoncée seront plus limités. Les conditions d’enseignement seront clairement améliorées en Première: il n’y aura plus cette course effrénée contre la montre pour boucler un programme démesuré, débouchant sur une épreuve complexe et mal définie. Mais au final, les postes supprimés en 2011 ne seront pas recréés, et le nombre d’heures sera très limité en Terminale Scientifique: 2 heures d’histoire-géo par semaine, c’est autant que dans les filières technologiques et professionnelles.

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